Mon coup de cœur de cet hiver est Martin Wickström que j’ai découvert au CFHILL un espace artistique situé dans le centre de Stockholm et qui fonctionne comme une organisation indépendante au sein d’un réseau mondial d’artistes, de conservateurs, de galeries et de collectionneurs.
Martin Wickström est sans conteste l’une des figures majeures de la peinture contemporaine nordique, à la croisée du réalisme photographique et de la construction conceptuelle. Son œuvre, à la fois minutieuse et profondément narrative, est un précipité (chimiquement parlant) de son enfance passée dans une ville ouvrière, du Folkhemmet, des nuits passées dans un hôpital psychiatrique, de ses nombreux voyages et des dramaturgies silencieuses d’Henrik Ibsen, entre autres…
(Folkhemmet (littéralement « la maison du peuple ») est un concept politique central dans l’histoire de la social‑démocratie suédoise et de l’État‑providence suédois. Le terme désigne l’idéal d’une société qui fonctionne comme un foyer commun, où chacun contribue, mais où chacun est aussi pris en charge et protégé.
Finspång ( la ville où il est né en 1957) n’est pas qu’un simple décor biographique dans l’œuvre de Wickström, c’est surtout un laboratoire mental où se sont cristallisées ses obsessions visuelles et sociales ; une ville, marquée par l’industrie et l’urbanisme de l’État-providence et qui est à l’origine de ce mélange singulier de nostalgie et de malaise qui imprègne ses toiles, entre façades ordonnées et drames invisibles.
Pendant dix-huit ans, Martin Wickström a travaillé de nuit dans un hôpital psychiatrique pour financer son art et ses nombreux voyages, transformant ce labeur particulier en matrice esthétique et éthique. Concrètement, l’hôpital ne fournit pas des motifs littéraux, il imprime plutôt une certaine atmosphère de distance, de silence et de gravité dans ses paysages et ses vues urbaines.
Les espaces représentés, souvent vides de figures humaines, semblent ainsi baigner dans une « mélancolie clinique »: surfaces lisses, lumières froides, reflets méticuleux, tout respire un grand calme, mais on pressent des crises invisibles (comme dans les nuits feutrées d’un service psychiatrique). La manière dont l’artiste observe les éléments du paysage relève ainsi presque d’une analyse médicale, il n’y a pas de pittoresque, mais une précision quasi documentaire qui transforme chaque image en une question existentielle plutôt qu’en une simple représentation.
Si l’œuvre de Wickström est profondément autobiographique, elle ne se réduit jamais à un journal intime. Ses tableaux jouent constamment sur la tension entre la mémoire personnelle et l’histoire collective, en particulier celle du modèle social scandinave. Les décors, les intérieurs standardisés, les objets du quotidien deviennent les marqueurs d’une époque et d’un système, autant que les fragments d’un récit familial.
Cette manière de faire dialoguer intime et collectif, local et global, dramaturgie silencieuse et architecture sociale, invite le spectateur, pris dans un montage d’images très précises, mais jamais closes, à rejouer sa propre mémoire dans l’ombre d’un drame qui ne sera jamais tout à fait nommé.
C’est très impressionnant !
L’épais et somptueux catalogue qui a été édité en 2021 par MW57 est remarquable. Si vous le trouvez, n’hésitez pas à vous le procurer.














