Pour une fois (bon, j’exagère), l’éditorial, qui souvent manie une autodérision de façade, est cette fois d’une confondante lucidité. Le magazine se met lui-même en scène dans un salon de thé d’une grande ville d’Asie où chaque tasse nécessite une demi-heure de préparation et trois récipients. Autour de la table, les commentaires vont bon train et on ironise sur le monde de l’art, prompt à voir dans le moindre geste une survivance traditionnelle, un savoir ancestral, une pincée de chamanisme ou plus généralement de la biophilie.
Quelques artistes présents (qui ne sont pas identifiés, mais la scène est évidemment fictive) s’interrogent quant au titre même de la revue (ArtReview Asia). Que signifie être désigné comme « asiatique » ? Pour leur part, ils refusent que leur pratique soit ramenée à une essence géographique ou culturelle, d’autant que le regard occidental transforme volontiers une provenance en identité fixe, voire en catégorie esthétique.
ArtReview Asia répond que le magazine est bel et bien asiatique « whether it liked it or not », et qu’en tout état de cause, face à une étiquette que l’on veut nous imposer, il ne s’agit pas tant de protester que de la réapproprier.
Même si l’édito ne résout pas la question de savoir qui décide qu’une œuvre est asiatique et selon quels critères, le texte a le mérite de ne pas feindre l’innocence. Il sait parfaitement qui finance les foires d’art…
Cela étant dit, dans ce numéro, on retrouve une fois de plus les mêmes thèmes, sujets ou lubies. L’Histoire mondiale est un montage, la main s’oppose à la machine, et l’individu se retrouve toujours en butte face au système. Non seulement je trouve ça un peu inconsistant, mais je me demande également si véritablement le monde de l’art de cet autre côté du monde (vu du mien) ressemble vraiment à ce qui est décrit…
Ainsi, l’entretien entre Eko Nugroho et Adeline Chia à l’occasion de l’exposition STRANGE MONSTER VIEW au Singapore Tyler Print Institute est singulièrement caricatural. On y voit la présentation d’un artiste indonésien engagé qui a vécu la chute de Suharto et qui dénonce l’anonymat des individus par la déshumanisation du travail dans un monde capitaliste, sans oublier l’aliénation par le téléphone portable. En gros, l’artisanat sauvera un monde en mutations et l’artiste devient, de ce fait, chercheur et archiviste (« This work cannot be collected and it can only exist as an experience and later in documentation. »)
Dans son atelier de broderie, 13 personnes travaillent à plein temps, dont des amis d’enfance, est-il précisé. Si certains n’avaient pas été embauchés, les brodeurs auraient dû retourner dans leurs villages pour devenir fermiers et il faut entendre qu’un savoir-faire aurait alors disparu. Tout en reconnaissant la bonne volonté de l’artiste, j’ai aussi envie de dire, bienvenue dans le monde ! Et je note au passage qu’un des clients de son atelier n’est autre que… Vuitton.

De très loin, j’ai préféré l’article de Mark Rappolt sur YoungEun Kim, une artiste coréenne qui fait la couverture du magazine. J’en ai retenu ceci « Le son est malléable et ce qui a reçu une forme peut être façonné et sculpté », sous-entendu : le son est malléable, l’Histoire l’est aussi.
On sait depuis longtemps que l’image et l’Histoire, s’agissant de manipulation, font bon ménage. Pour exemple, on peut se rappeler la photographie d’Evgueni Khaldeï, Le Drapeau rouge sur le Reichstag, prise à Berlin le 2 mai 1945. Sur le négatif original, le soldat qui soutient le porte-drapeau porte deux montres, une à chaque poignet, mais la version publiée par la propagande soviétique en effaça une, ces deux montres pouvant suggérer le pillage de Berlin.
L’article évoque la manipulation de l’élément sonore avec l’exposition de YoungEun Kim, To Future Listeners : Migrating Sounds, à l’Asia Culture Center de Gwangju. Et même si Rappolt conclut son papier de façon décevante parce que trop elliptique : « l’œuvre de Kim, est le produit d’une lutte des classes néomarxiste entre ceux qui ont été entendus et ceux qui ne l’ont pas été », son texte offre tout de même une perspective assez fascinante pour ne pas dire vertigineuse.
Dans cette exposition qui a lieu jusqu’au 14 février prochain, c’est de vidéo qu’il s’agit. Enfin presque, puisque c’est du son filmé dont nous parle Kim avec des écrans montrant des logiciels de montage pour le son (Cubase et Adode Audition) et des enregistrements sonores que l’artiste modifie pour rendre la vérité historique « slippery », glissante.
L’article nous propose quatre exemples. Il y a d’abord l’oreille musicale militarisée. Ear Training (2022) raconte ainsi comment la formation de l’oreille des musiciens a été détournée pour apprendre aux soldats japonais à reconnaître avions et sous-marins pendant les guerres sino-japonaise et mondiale. On y voit, notamment les sons d’un bombardier transcrits en notation musicale sur une page de cahier.
Un autre exemple — To Future Listeners III (2025) — a pour objet de réparer l’Histoire et rendre justice aux voix oubliées. Plus précisément, il s’agit du chant d’un migrant irlandais, un certain M.Keillor, une voix presque inaudible qui fut enregistrée au début du XXe siècle et qu’une manipulation informatique transforme en un chœur de sept femmes. Ce tripatouillage, nous dit-on, sert à expliquer que les femmes étaient en réalité plus nombreuses que les hommes à devoir émigrer en ces temps reculés. Remodeler l’archive sonore permettrait donc de leur réattribuer leur juste place.
Le sauvetage ethnographique fait également partie du propos de l’artiste. To Future Listeners I (2022) nous fait entendre le premier enregistrement de musique coréenne traditionnelle qui date de 1896. Tandis qu’une manipulation numérique essaie de faire disparaître les sons parasites causés par le temps et technique utilisée alors (le rouleau de cire), une ethnomusicologue explique l’intérêt qu’il y avait au XIXe siècle de conserver les chants de cultures traditionnelles lointaines qui risquaient de disparaître sous la pression envahissante d’une culture occidentale conquérante. Le paradoxe que nous explique l’article est que les moyens utilisés alors ne permettaient pas en réalité une conservation réelle (on a tous dans l’oreille les voix des 33 tours ou des enregistrements plus anciens), et que les outils actuels qui tentent la restauration, finissent par effacer complètement l’enregistrement, le logiciel décidant que des fragments de la voix sont eux-mêmes des bruits à faire disparaître. Comme l’écrit Rappolt : « Ces enregistrements nous en disent plus sur la vision du monde de la culture qui les a produits que sur la culture de ceux qui chantaient. »
Ce fantasme de la restauration, autrement dite du rétablissement de la forme première aussi séduisant qu’il puisse être, me fait penser à la peinture de Paolo Uccello, la Bataille de San Romano représentée sur trois panneaux qui sont aujourd’hui dans trois pays (la National Gallery de Londres, les Offices à Florence et au Louvre). Or, les restaurations effectuées au fur et à mesure des années montrent des approches différentes si bien qu’il est presque difficile d’imaginer l’ensemble dans une même cohérence. Quelle est alors la réalité ?
En résumé, j’ai surtout retenu de ce passionnant article la possibilité (ou la tentation) d’utiliser l’IA dans toute une gamme de justifications plus ou moins fondées. De la tromperie à la « réparation », il est à parier que d’aucuns pourront expliquer la légitimité de leur choix, même pour corriger les fausses notes de l’original !
Par ailleurs, si nous sommes à peu près habitués à la manipulation de l’image sans que cela nous perturbe outre mesure, s’agissant du son, c’est, me semble-t-il, une autre affaire et autrement délicate et subtile. À suivre…
Il y a bien d’autres contributions dans ce numéro que je vous invite à lire, même si ArtReview Asia reprend un certain nombre d’articles publié dans ArtReview.
Le décolonialisme a bien sûr sa place et notamment avec le compte rendu par Adeline Chia de l’exposition Horizon Ablaze au Taichung Art Museum. L’exposition porte sur « la chaleur en tant que sensation corporelle, mémoire historique et langage culturel » avec 50 œuvres de 33 artistes et collectifs, issus de régions tropicales et subtropicales (Amérique centrale, Asie du Sud-Est et de l’Est).
Pour l’auteure de l’article, l’exposition est tendancieuse et réductrice, notamment en faisant de la maladie un emblème des tropiques, en ne l’associant qui plus est qu’à l’Afrique (un continent « victime »), mais aussi en opposant sans vraiment développer les savoirs indigènes « incarnés » et le cadre occidental.
Il est également question des handicaps (Obscured Portraits : Seen and Unseen, National Center of Photography and Images, Taipei) avec une réflexion plutôt intéressante au premier abord, mais probablement trop séduisante, à savoir que les institutions artistiques devraient cesser de « représenter » le handicap pour à la place laisser les artistes handicapés créer.
En conclusion, on nous dit que vue d’Asie (ou plus exactement vu à travers une publication occidentale qui se dit asiatique), l’Histoire est une construction faite d’archives de montage et de falsification. Les migrations, l’exil et la déportation sont ainsi des sujets omniprésents, tandis que la main, l’artisanat et la matière seraient à même de lutter contre l’industrie et la machine.
Rien de nouveau, en quelque sorte, mais pour ne pas rester sur un constat un peu décevant, on peut également considérer en lisant ce numéro l’intérêt de voir l’Asie moins comme un territoire que comme une perspective pour l’art, et ça c’est pas si mal…
Prochainement (je suis un peu en retard), je présenterai les derniers numéros d’ARTFORUM, de Frieze et d’Apollo qui sont en cours de lecture.




