
Dans un précédent publication, j’évoquais l’exposition de Philippe Mayaux à la galerie Loevenbruck à Paris, qui présentait une version Solarpunk du rêve américain. Pour cette fin d’année et à l’approche des fêtes, allons cette fois-ci à Londres à la Courtauld Gallery (sur le très chic Strand) pour y déguster l’exposition de Wayne Thiebaud disparu le jour de Noël 2021.
Ses peintures emblématiques de vitrines de pâtisseries, de gâteaux glacés et autres confiseries impeccablement alignées ont ceci d’intéressant qu’elles offrent bien plus qu’un inventaire séduisant de la culture sucrée américaine. Derrière leur « apparente » perfection, ces œuvres développent une puissante réflexion sur la géométrie, la matérialité de la peinture et les contradictions profondes du consumérisme industriel.
Généralement associé au Pop Art, Thiebaud n’est pourtant pas ironique ou strictement « mécanique ». Il mobilise plutôt la sensualité picturale pour mettre en valeur la crise de l’idéal américain de la standardisation. Il n’est ainsi pas tant fasciné par les biens durables (automobiles, électroménager, logos) comme le sont ses contemporains pop, que pour les objets voués à disparaître, comme la nourriture.
Ses premières œuvres qui représentaient de la viande (Meat Counter) ont rapidement évolué vers des produits transformés — gâteaux, tartes, bonbons — qui sont des emblèmes d’une consommation industrialisée, mais aussi et surtout largement esthétisée. Cette transition dans son travail n’est pas anecdotique. Elle correspond bel et bien à une réflexion sur la métamorphose : la transformation des ingrédients bruts en produits finis, la transformation du regard en désir et enfin la transformation de la peinture elle-même en matière quasiment comestible. Par son usage systématique de l’empâtement, Thiebaud applique la peinture comme un pâtissier étale le glaçage. De cette manière le tableau ne représente plus seulement un gâteau, il en adopte la logique sensorielle. Le regard appelle le goût. L’œuvre devient synesthésique.
Ne perdons pas non plus de vue le renversement des hiérarchies qui a eu lieu dans le travail de l’artiste avec ce déplacement iconographique qui a été aussi bien social que politique. En 1961, peindre la viande renvoyait à un imaginaire masculin, industriel et viril, tandis que peindre des gâteaux, au contraire, c’était se cantonner dans la cuisine, un territoire culturellement associé au féminin, au domestique et pour tout dire au travail invisible.
En s’appropriant ces sujets et surtout en les produisant picturalement par un geste proche de celui de la pâtissière, Wayne Thiebaud adopte un « regard féminin », élevant des objets considérés comme triviaux à un niveau d’analyse intellectuelle rigoureux, fondé sur la géométrie, la série et la répétition. Ce déplacement a pour effet de créer un malaise pour le moins fécond, ce qui semblait décoratif devient structurel ; ce qui était perçu comme mineur révèle une discipline formelle implacable.
Les rangées de tartes, de gâteaux et de vitrines se sont mises alors à évoquer l’esthétique de la production de masse. Triangles, cercles, parallélogrammes : autant de structures visuelles de l’uniformité industrielle. Bref, le cauchemar de la standardisation.

Qu’on se rassure, cette uniformité est factice. Chaque élément est peint à la main. Les légères variations, les bords mous, les écarts chromatiques trahissent l’échec de la standardisation parfaite. Là où l’industrie promet l’identité absolue, la peinture révèle l’irréductibilité du geste humain.
Sous leur surface lisse et brillante, ces œuvres dégagent une étrangeté persistante. Le rêve américain de la chaîne de montage bascule en inquiétude : la perfection mécanique apparaît comme une négation de l’humain.
Je rappelle en passant comment Noël Dolla, l’un des artistes du groupe emblématique Supports/Surfaces m’expliquait que, plutôt qu’utiliser des moyens mécaniques pour couvrir de grandes surfaces et en faire des limites nettes, il préférait conserver le geste de la main pour précisément installer de minuscules variations qui avaient l’importance d’être « purement humaines ».
Concernant Thiebaud, la référence à Josef Albers est évidente avec la géométrie comme armature intellectuelle. Comme Albers avec le carré, Thiebaud adopte des formes simples et répétées : les tartes comme études du triangle ou des gâteaux comme variations du cercle. L’hommage est explicite dans Four Pinball Machines (1962), où l’un des écrans renvoie directement à Homage to the Square.
La filiation va plus loin (et pas seulement parce qu’Albers décrivait parfois sa peinture en termes culinaires, disant par exemple étaler la couleur « comme du beurre »). Tous deux travaillent ainsi en série, mais refusent la froideur mécanique. Les formes sont répétées sans jamais être identiques. La « main imprécise » l’emporte sur l’œil industriel.
Si la peinture de Thiebaud était une pâtisserie, la géométrie d’Albers en serait le moule, mais le glaçage déborde toujours légèrement. C’est précisément cet échec de la perfection qui confère à leurs œuvres une dimension, disons… romantique.
L’œuvre de Wayne Thiebaud a longtemps fonctionné comme un miroir critique de l’Amérique des années soixante, avec sous le glaçage épais et les couleurs sucrées la lutte entre le désir d’ordre industriel et la persistance irréductible du geste humain.
Qui aujourd’hui pour le remplacer ?
« Wayne Thiebaud : American Still Life » est présentée à la Courtauld Gallery, à Londres, jusqu’au 18 janvier 2026.


