
Dernièrement, mes pas m’ont mené du côté de la rue de Turenne, dans ce quartier dégoulinant d’autosatisfaction où le quant-à-soi est devenu un folklore local. Mais bon ! Il y a de bien belles galeries et c’est toujours intéressant de les visiter si tant est que l’on évite les vernissages pour la raison que j’ai donnée précédemment.
Chez Almine Rech, on avait annoncé Leonora Carrington, une artiste aujourd’hui disparue et qui connaît depuis le début des années vingt — celles du XXIe siècle — un regain de notoriété. Les Parisiens ont ainsi pu voir ses œuvres cet été au Musée du Luxembourg, mais c’est Venise qui avait annoncé cette résurgence avec une exposition en 2022 à la Collection Peggy Guggenheim (doublée avec le Musée Barberini à Potsdam) et avec la 59e Biennale en empruntant son titre (Le Lait des rêves) à l’un de ses livres de contes pour lui rendre hommage.
Depuis chaque année, de par le monde, on s’extasie devant la singulière production de l’artiste morte au Mexique à 94 ans en 2011.
Almin Rech a suivi le mouvement et propose jusqu’au 10 octobre dans son lieu d’exposition de la rue de Turenne une trentaine de pièces de Leonora Carrington, parmi lesquelles onze bronzes récents réalisés juste avant sa disparition et qui n’ont guère d’intérêt, selon moi.
Avant d’aborder les autres pièces, je souhaiterais évoquer cette fréquence d’expositions à grande échelle de femmes artistes, de Frida Kahlo (bien évidemment) à Ana Mendieta en passant par Tracey Emin (cf. leurs grandes rétrospectives à la Tate Modern). Sans en être étonné, je m’interroge quant aux intentions.
Pour être clair, je ne suppose pas que l’unique choix des commissaires ait été motivé par le sexe de ces artistes. Cependant, il en a fait partie et il est assumé par les institutions organisatrices. Je reconnais volontiers qu’il a pu y avoir une nécessité pour les femmes artistes, et notamment dans les années soixante et soixante-dix, de se singulariser précisément par leur genre. Judy Chicago en est un bon exemple, mais c’en est un également de Carolee Schneeman, d’Annie Sprinkle, de Lee Lozano (mais oui !) et de tant d’autres ; sans oublier la surprenante Pipilotti Rist ou la trop optimiste Pippa Bacca.
Si cette volonté est celle des artistes, alors, elle est indiscutable, leur légitimité étant absolue. En revanche, si c’est le choix des diffuseurs, c’est plus délicat. Montrer le travail d’un artiste parce que cet artiste est une femme, ou parce que son statut de femme a été, un moment ou un autre, cause de désagrément, est une autre affaire. Pour le visiteur, le propos devient ambigu.
C’est grosso modo l’impression que j’ai de Leonora Carrington, non seulement pour cette exposition, mais pour le personnage en général et la manière dont on en parle.
« Va les chercher toi-même, bon sang ! ». C’est ce qu’elle a dit à Mirò dans les années trente, lorsque ce dernier lui avait demandé d’aller lui chercher des cigarettes. C’était l’époque où Max Ernst, dont elle était la compagne, l’avait fait entrer dans le cercle très masculin du surréalisme parisien. Elle n’avait que vingt ans, mais sa formation artistique n’était pas nulle et devenir artiste était son ambition. À quinze ans, sa famille l’avait envoyée à Florence étudier la peinture à l’académie de Mrs Penrose, où elle découvre les maîtres de la Renaissance italienne. En 1935, elle intègre la Chelsea School of Art à Londres et, l’année suivante, elle poursuit sa formation à l’Académie Ozenfant à Londres, qui n’était pas mauvaise, loin de là. Sa branche new-yorkaise (Amédée Ozenfant s’était exilé aux USA en 1939) a eu une influence notable. Roy Lichtenstein y fut élève.
Ainsi donc, Leonora Carrington n’avait pas l’intention, comme elle le dira plus tard, de faire office de « femme-enfant » pour servir de lien dans l’inconscient prolifique de ces individus et les guider dans leurs pensées créatives.
Arrivée comme je l’ai dit à vingt ans, en 1937 à Paris, entourée de Picasso, Marcel Duchamp, Salvador Dalí, André Breton, Man Ray, Eluard ou Yves Tanguy, la jeune britannique qui a passé sa jeunesse dans un cadre de vie quasi seigneurial grâce à l’immense fortune de son père, résidant dans de vastes manoirs néo-gothiques et qui fut présentée au roi Georges V lors de la traditionnelle saison des débutantes de la haute société britannique ne pouvait qu’être un beau trophée pour ces « alphartistes » (le mâle alpha, mais artiste). Plongée dans l’univers tumultueux du surréalisme, certaine d’être au cœur de quelque chose d’important, elle déclarera cependant à la fin de sa vie qu’elle ne faisait partie du groupe que parce qu’elle était amoureuse de Max.
Nul doute que cette proximité l’a inspirée dans son travail. Il n’y a aucun doute non plus que ce soit ce qui l’a rendue intéressante pour les historiens en lui donnant en quelque sorte une petite dose de légitimité. Sans compter qu’une jeune femme qui tient tête à ce groupe assurément mythique et s’en émancipe, c’est évidemment bankable. C’est désolant de le dire, mais qui pourrait affirmer que ce n’est pas le cas, même très partiellement ? Heureusement, nous n’en sommes plus ici aujourd’hui. Les femmes artistes peuvent avoir toute la reconnaissance qu’elles méritent sans la mise en perspective avec une figure masculine, homologue ou non.
Plus généralement, apprécier l’œuvre d’un artiste à la lumière de son existence passée et plus particulièrement selon les vicissitudes de celle-ci est peut-être intéressant et quelquefois nécessaire, mais il ne faut pas que cela devienne une conditio sine qua non. Surtout pour les spectateurs ordinaires que nous sommes.
Évidemment, Leonora Carrington coche toutes les cases. Elle n’est pas issue d’une catégorie défavorisée et ne s’est pas élevée sur l’échelle sociale par l’effort et le mérite, c’est exactement le contraire. Toutes les facilités lui étaient données ; or, elle les a refusées pour s’engager sur une voie incertaine. Pour le coup, ça intéresse tous ceux qui pensent que la volonté (et l’amour) suffit à échapper à sa destinée, fut-elle sans nuages. Mais une nouvelle fois, passons et considérons simplement des œuvres qui ne sont à l’évidence pas de la catégorie des poids lourds de l’art, je veux parler de ces artistes panthocrators qui d’un geste, d’un coup d’œil ; dans un mot, une phrase dite à quelque initié dans des endroits inaccessibles au commun des mortels imagine (que dis-je ! sont certains !) de retourner le monde, juger l’univers de façon définitive. Ces authentiques monstres qui font l’Histoire de l’art existent en réalité dans un monde parallèle qui est d’autant plus parallèle (deux droites parallèles ne se rencontrent jamais) que le nôtre est la plupart du temps infréquentable.
Je dois en effet, et, hélas, l’admettre, l’art que l’on nous propose dans le flux dominant contemporain est bien souvent compliqué et difficilement accessible, indépendamment de sa qualité qui est heureusement relativement indéniable. C’est pourquoi j’ai été plutôt heureux d’aller chez Almine Rech voir l’exposition de Leonora Carrington. J’y ai vu un art à dimension humaine, ordinaire et par conséquent apaisé et rafraîchissant.
Mon esprit qui se promenait alors dans les salles d’exposition baguenaudait librement, sans avoir la contrainte d’aller vers. Ainsi, j’ai croisé au détour d’un regard, Kamaleddin Behzaddes dans des espèces de miniatures persanes (le récit poétique et mythique), Gustave Moreau (son surréalisme précurseur) et même Grandville avec ses animaux des Métamorphoses du jour.
Devant The Lovers, j’ai rapproché de façon acrobatique Fra Angelico avec Brueghel ; ailleurs, j’ai deviné l’inframonde maya avec une pointe de Milton ou senti la douceur d’un Bosch qui se serait trouvé dans un jardin de lettré confucéen…
C’est, peut-être, ce dont de temps en temps on a besoin, ne pas aller au plus profond, au plus expérimental, au plus extraordinaire, dont on peine à revenir, mais plutôt aller en balade et se soulager l’âme.
Peu m’importe que ces chevaux soient le symbole d’un père autoritaire ou d’une volonté de liberté ; que la cuisine chez Carrington (partagée avec Remedios Varo) fut une espèce de laboratoire, un équivalent subversif du bureau d’André Breton où la fusion alchimique remplacerait la juxtaposition intellectuelle. La simplicité, la banalité ou l’obscurité sont souvent d’une agréable fraîcheur et n’en sont pas moins utiles au monde.
Le photographe hongrois “Chiki” Weisz a été le mari de Leonora Carrington pendant plusieurs décennies, jusqu’à sa mort en 2007. Il fut aussi l’ami et l’assistant de Robert Capa. C’est lui qui a développé et tiré ses fameux clichés. Resté dans l’ombre (chambre noire oblige), il n’en est pas moins dans la légende avec sa fameuse Valise mexicaine — en réalité trois boîtes contenant environ 4 500 négatifs de la guerre d’Espagne réalisés par Robert Capa, Gerda Taro et « Chim » Seymour.
En 1939, alors que les troupes allemandes approchent de Paris, Capa confie ses négatifs à Weisz. Celui-ci les transporte alors à bicyclette vers Bordeaux, en espérant les faire parvenir au Mexique. Le photographe conserve et protège ensuite ce fonds, qui disparaît pendant plusieurs décennies avant d’être retrouvé à Mexico, puis rendu public au début du XXIe siècle, et transmis à l’International Center of Photography de New York. Sans lui, nous n’aurions probablement rien su de la véritable circulation des images, des relations entre Capa, Taro et Chim et plus largement de la place de la photographie dans la mémoire internationale des conflits.
Voilà qui était l’homme qui a partagé la vie de Leonora Carrington, mais on retiendra probablement plus facilement Max Ernst et toute la bande de la place Blanche et de la rue Fontaine. Aussi plutôt que de comparer le travail de Leonora Carrington à celui des géants évoqués plus hauts, je vous propose un pas de côté et de sortir des galeries pour vous intéresser à une autre Leonora Carrington, celle qui vantait l’utopisme écoféministe gériatrique dans son roman Le Cornet Acoustique (rédigé dans les années soixante et qui a été réédité par Gallimard en 2024). Branquignol et farfelu, le récit plutôt rigolo s’achève dans une utopie post-apocalyptique peuplée de chats, de loups-garous, d’abeilles et de chèvres.
Ça vaut bien ce qui passe à la télé !
Leonora Carington.
L’art des transmutations à la galerie Almine Rech, 64 rue de Turenne, 75003 Paris





