À écouter :
Erwin Wurm
Tomorrow: Yes
L’Autriche a toujours suscité en moi un sentiment trouble et ambigu, une attirance autant qu’une répulsion, une admiration teintée parfois d’un léger écœurement. J’ai en effet l’impression que de ce côté de l’Europe, beaucoup de choses ont commencées qui appartiennent à l’« apocalypse joyeuse » évoquée par Hermann Broch et avec lui par tant d’autres auteurs de langue allemande, Krauss, Musil, Canetti, Sweig, etc.
Egon Schiele et Wittgenstein appartiennent à une même culture faite d’une esthétique et d’un esprit commun ; comme Klimt et Schönberg, Malher et Kokoschka. Les distorsions du monde que montrent leurs travaux étaient peut-être les signes avant-coureurs des démesures que le XXe siècle a connus ; jusqu’à cette « maladie autrichienne » dont parle Thomas Bernhard dans ses mémoires : une pathologie collective marquée par le déni du passé nazi, l’hypocrisie catholique et une médiocrité culturelle étouffante de l’après-guerre.
De fait, comment douter qu’un pays qui a produit aussi facilement un art total et le fétichisme mortifère de l’idéologie nazie ne puisse pas avoir des comportements paroxystiques ?
Je ne suis pas surpris que ce soit à Vienne que Nitsch, Brus, Muehl et Schwarzkogler aient mis en scène durant les années soixante leurs performances artistiques, dont la violence ne pourrait certainement plus avoir lieu aujourd’hui.
Étrangement, ces Actionnistes viennois, avec leurs carcasses d’animaux égorgés, les automutilations, les excrétions, l’hymne autrichien ou les jets de matières fécales, cohabitent dans mon esprit avec la figure vaguement inquiétante de Wolfgang Přiklopil ou celle du non moins sinistre Josef Fritzl.
Mais soyons clairs ! Je ne cherche pas à mettre sur un pied d’égalité les œuvres radicales des Orgies Mysteries Theatre et le calvaire de Natascha Kampush et d’Elisabeth Fritzl, qui ont été séquestrées pendant des années dans les sous-sols bétonnés de banals pavillons autrichiens. Je veux simplement exprimer ce qu’inconsciemment je ressens au sujet d’un pays où la normalité me paraît incongrue et où la démesure et l’outrance, dans le génial comme dans le monstrueux, dans le bien comme dans le mal, ne m’étonnent pas.
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Star, 2025
Ce préambule, qui manque évidemment d’objectivité, me permet cependant d’expliquer ce que j’ai plus ou moins ressenti en visitant l’exposition d’Erwin Wurm à la galerie Thaddeus Ropac de Pantin, à savoir une gêne mentale proche de l’inconfort et de l’oppression devant la monumentalité et la disproportion du banal.
L’exposition tourne autour de deux grandes installations qui se tiennent à bonne distance l’une de l’autre. La première est constituée d’un voilier (Star) quasiment grandeur nature avec la particularité d’avoir sa coque courbée presque à angle droit. Le communiqué de presse nous apprend que c’est « pour prendre les virages ». Tourner en rond dans un lac serait, selon l’artiste, une allégorie matérielle de « l’absurdité et de la futilité de la vie moderne », une navigation sans but en quelque sorte.
Pour ma part, j’ai eu du mal à l’imaginer naviguer, même en rond. Je voyais dans ce tortillement à l’échelle 1/1 plutôt un supplice que l’on faisait subir à un objet qui paraissait étrangement vivant et se contorsionnait hors de l’eau. Si bien que je me suis demandé si je n’étais pas, ici, un peu comme lui, à me tortiller pour essayer de respirer.
Cette espèce de trouble dissociatif venait probablement de la sensation que je ressentais d’être entourée de corps vidés de substance humaine et qu’il me fallait combler d’une manière ou d’une autre. C’était très dérangeant.
L’indice le plus évident de cette hypothèse se trouvait dans la première salle où l’artiste avait installé quelques exemplaires de ses One Minute Sculpture. Dans ces œuvres éphémères (comme l’indique le nom visiteur), le composant structurel, c’est le visiteur. Il doit suivre et exécuter les consignes, souvent écrites à la main et qui sont comme des modes d’emploi : mettre un pull qui se trouve dans un carton, revêtir un mannequin, se servir d’une bouteille, etc.
On l’a compris, l’intérêt de ces œuvres participatives (la référence à Beuys est évidente) réside dans la transformation du spectateur en objet d’art, en sculpture vivante. L’artiste qui s’est fait connaître avec ces productions dans les années quatre-vingt-dix a imaginé quantité de possibilités et de variations. Par exemple, « penser à Spinoza en retenant son souffle », ou bien « s’agenouiller et penser à Sigmund Freud ».
Dans tous les cas, le visiteur-cobaye devient l’objet d’une expérimentation qui ressemble beaucoup, me semble-t-il, à celle de Milgram des années soixante. Il s’agissait alors de montrer que l’autorité perçue comme légitime (blouse blanche, environnement scientifique) suffit à faire obéir quelqu’un, même contre sa conscience morale.
Wurm agit de la même façon. Il nous force à exécuter un acte qui n’est certes pas une violence envers un tiers, mais qui nous place tout de même dans une authentique submissivité à l’égard de l’autorité, celle-ci étant l’artiste dans son exposition.
Le rapprochement que je fais avec Natascha Kampush ou Elisabeth Fritz est peut-être abject, mais je crois tout de même qu’il y a quelque chose de commun dans cette façon de subir et d’accepter cette soumission. Je rappelle que, pour les deux malheureuses, durant toutes ces années de captivités, les interactions « normales » avec leurs ravisseurs étaient fréquentes, voire quotidiennes, comme s’il se fut agi d’une relation acceptée et consentie. Ça avait d’ailleurs été l’objet d’interrogations et de controverses auxquelles ces victimes avaient dû faire face après leur libération.
Mais allons un peu plus loin avec ce catalyseur de paradoxe qu’est Erwin Wurm.
Les œuvres qui vous accueillent dans la galerie, alignée comme à la parade, les Box People et les Substitutes sont des personnages. Plus exactement, ce sont des formes humaines habillées, mais sans mains et sans tête, et j’ai envie de dire que c’est assez logique, puisque c’est à nous de les fournir.
Il faut comprendre en effet que l’humain a ici disparu. Il ne reste de lui que le vêtement, cette « peau sociale » au contact et en interaction avec le monde extérieur.
Ce vide étant assez relativement inquiétant, Wurm a placé deux œuvres en forme de clin d’œil à l’histoire de l’art. Peut-être pour nous rassurer.
Le premier, Boujour Monsieur Courbet (en aluminium et peinture acrylique de 202 x 100 x 16,5 cm) est un habit de travail aplati et collé au mur. Évidemment, il n’y a personne dedans. Seuls les chaussures et le chapeau de paille ont conservé leur volume ; le tout est de couleur rose.
Je ne doute pas que Wurm connaît la postérité de la peinture homonyme de Courbet (actuellement à Montpellier au musée Fabre) et qui avait suscité une hostilité considérable à l’Exposition Universelle de 1855 où elle fut présentée. Le peintre s’y est représenté devant son mécène rencontré sur un chemin de campagne en donnant l’impression de le dominer en tout. De cette façon fort irrévérencieuse, l’artiste voulait montrer son indépendance et un renversement des hiérarchies sociales de l’époque. La scène fut considérée comme la marque d’un esprit qui refuse l’académisme et qui veut élever l’ordinaire au rang des beaux-arts.
Quant au Balzac (placée au milieu de la troisième salle), c’est évidemment un hommage à la statue de Rodin qui se trouve à l’intersection du boulevard du Montparnasse et du boulevard Raspail. Elle aussi avait provoqué un scandale en 1898, et elle ne fut d’ailleurs définitivement inaugurée qu’en 1939. L’artiste avait représenté l’auteur de la Comédie Humaine tel qu’on peut l’imaginer : droit, trapu, enveloppé dans une robe de chambre dont seule émerge une tête énorme, massive, abondamment chevelue, bref, c’est une statue hors norme et plutôt laide selon les critères classiques.
Pour celle de Wurm, le personnage croule littéralement sous les vêtements (et un sac de voyage). Là encore, l’individu disparaît et, curieusement, ce personnage m’a fait penser au boulanger du mythique récit de la Chasse au Snark, celui qui, à la fin du récit, disparaît « doucement et soudainement » après avoir vu le fameux Snark, qui reste l’un des plus fabuleux mystères de la littérature. Lui aussi (je parle du boulanger) était couvert de manteaux (sept pour être précis) et avait oublié son nom laissé sur les quarante-deux caisses abandonnées sur la plage…
Narrow House
La seconde grande installation est School, 2024, de la série des « maisons étroites » (Narrow House).
On connaît de l’artiste les Fat House, les Melting House et les portraits des figures historiques à travers les habitats.
L’idée de la Narrow House date de 2010 et a été plusieurs fois rééditée (l’une se trouve au Havre). L’artiste a reproduit sa maison d’enfance pratiquement à la taille réelle, mais en réduisant considérablement sa largeur. L’intérieur est fidèlement reconstitué, créant ainsi un espace oppressant et un sentiment d’étouffement.
Cette micropsie (distorsion spatiale) est une métaphore directe de l’étroitesse d’esprit petite-bourgeoise et c’est évidemment une critique des normes sociales qui enferme l’individu et lui impose un cadre rigide et un endoctrinement institutionnel. Avec son œuvre, Wurm cible plus particulièrement l’Autriche d’après-guerre, caractérisée par un déni persistant. C’est cette fameuse « maladie autrichienne » de Thomas Bernhard qui touche une société incapable d’affronter ses traumatismes.
Dans l’exposition, c’est une « maison étroite », mais il s’agit cette fois d’une école. Il est trois heures moins cinq (la fausse horloge l’indique), et l’endroit est conforme à une salle de classe de la première moitié du XXe siècle. On y trouve des bureaux d’écolier à deux places, celui du maître et sur les murs, toute la documentation nécessaire à l’éducation morale et civique des jeunes élèves : l’imagerie traditionnelle, les tableaux d’histoire, les scènes domestiques, les cartes de géographie, l’abécédaire illustré, etc.
Tout ce matériel est bien sûr une apologie de l’Occident conquérant et bienfaiteur de l’humanité qui apporte aux peuples arriérés le savoir et la sagesse - en plus de la religion. Les cartes de l’empire colonial exaltent les imaginaires tandis que l’enfant apprend les lettres de l’alphabet (A comme l’Alfa… qui pousse en Algérie et sert à faire du papier ; B comme Banane, qui mûrit en Afrique française et dans nos Antilles ; D comme Drapeau ; E comme Explorateur…).
Les chromolithographies aux couleurs criardes rappellent les aventures de nos héros militaires ou religieux, vantent le « bon rhum NEGRITA » ou, sur le papier buvard, la naïveté du « PETIT NÉGRO ».
De façon un peu anachronique, on y évoque la rencontre franco-soviétique ou celle avec Mao. On trouve également la « Une » des Lettres Françaises, un journal soutenu par le Parti Communiste Français, dirigé à l’époque par Aragon et qui faisait l’apologie de Staline qui venait de mourir. On y voit le portrait dessiné du Petit Père du Peuple fait par Picasso (commandé dans l’urgence) et qui avait fait lui aussi un scandale, parce que jugé trop trivial. Wurm connaît certainement cet épisode qui éloigna Picasso du PCF, faisant de l’artiste une victime du conformisme idéologique de l’époque. Je rappelle que deux ans plus tôt, c’était le Christ très minimaliste de Germaine Richier installé dans l’église Notre-Dame-de Toute-Grâce du plateau d’Assy qui avait été jugé blasphématoire et comme une « défiguration morbide et grotesque du Rédempteur ».
Dans une pièce attenante qui ne doit pas faire plus d’un mètre carré, le professeur peut se reposer dans son fauteuil avec ses souliers bien rangés.
Évidemment, tout cela est disproportionnellement réduit, et si les affiches, même à taille réduite, restent tout à fait lisibles, les meubles et les objets sont définitivement inutilisables. D’ailleurs, deux personnes ne peuvent se tenir dans l’espace qu’à grand-peine, se tenant courbées, embarrassées, comme l’était Alice dans la maison du Lapin.
Avec School, Wurm nous renvoie à notre propre impossibilité d’adaptation. Il nous montre un monde où l’absurdité n’est pas tant dans ce que l’on voit ou comprend, mais dans ce qu’on expérimente in situ.
Avec Tomorrow Yes (Dreamer), l’œuvre qui sert à la fois de titre et d’affiche à l’exposition, Wurm nous montre une personne assise avec un énorme oreiller sur le haut du corps. Dreamer, c’est bien sûr le « rêveur », mais c’est aussi quelqu’un qui ne voit pas la réalité, perdu qu’il est dans ses propres illusions.
Quoi qu’il en soit, cette œuvre présentée toute seule dans l’exposition est frappante de par sa matérialité. On a en effet envie de se saisir de cet oreiller et faire comme le personnage, s’asseoir et plonger la tête dedans. Peut-être alors aurions-nous de ces bulles de pensées (Mind Bubble), qui sont dans la dernière pièce de la galerie, face au Balzac.
Ces pensées énormes et noires sur jambes, aussi « rigolotes » qu’elles soient (comme disait un gamin qui visitait l’exposition avec sa classe), m’ont plutôt fait penser à ces insectes blattidés auxquels manqueraient quelques pattes. Plusieurs de ces œuvres se trouvaient dans l’exposition Trap of the Truth (2023-2024) du Yorkshire Sculpture Park, au Royaume-Uni. L’artiste y établissait un lien explicite avec la philosophie de Descartes et son aphorisme bien connu « Je pense, donc je suis », où le fait de douter de sa propre réalité sert de seule preuve de l’existence.
Avec ses Mind Bubble, en mettant les pensées sur pied, Wurm veut peut-être nous faire comprendre combien leur poids et, par extension, leurs valeurs sont insignifiants. Pour les (su)porter, il n’y a pas besoin d’avoir des jambes d’haltérophiles, de simples gambettes de gringalets suffisent…

On l’a certainement compris, j’ai visité cette exposition avec un certain goût d’amertume dans la bouche. D’aucuns considèrent que tout cela est assez joyeux et qu’il y a beaucoup d’humour, mais ce n’est pas mon cas.
Certes, l’artiste est prodigieusement habile à manipuler les esprits en les mêlant aux formes. Son travail est grandiose et Erwin Wurm est évidemment un personnage considérable de l’art contemporain, mais j’avoue que j’hésiterais si on me proposait de passer une soirée en sa compagnie.
Erwin Wurm
Tomorrow: Yes
Du 17 janvier au 11 avril 2026
En ce moment, en parallèle à celle de Pantin, se tient l’exposition Double Dream chez Lehmann Maupin (New York).








