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Dans une précédente publication, j’évoquais Datong Dazhang, un artiste chinois emblématique qui s’est donné la mort comme il l’avait annoncé quelques instants avant le XXIe siècle. Remontons aujourd’hui un peu plus loin dans l’histoire de l’art contemporain chinois. Entre 1949 et 1966, une idéologie dominante égalitaire et ascétique a dominé le pays. Les dix années suivantes furent celles de la « Révolution culturelle » (ou « Grande révolution culturelle prolétarienne »), lancée par Mao pour purger le Parti de ses éléments révisionnistes. 1976 constitue une année charnière, marquée par des événements tragiques et des changements politiques significatifs (dont la mort de Mao) qui conduisent à la fin de la Révolution culturelle et à un changement radical de gouvernance. Les dix années suivantes (de mai 1980 à juin 1989), la Chine qui se libère connaît une véritable « fièvre culturelle », une « grande discussion culturelle », comme l’ont nommée les médias et les universitaires. C’est le début d’un débat national sur la philosophie et la culture, des centaines d’ouvrages occidentaux, en particulier des monographies du XXe siècle sur la philosophie, les sciences sociales et les sciences humaines, sont alors traduites, publiées et mises à la disposition dans les zones urbaines, les régions rurales éloignées et les régions frontalières. Le bouleversement est considérable.
1989 marque un tournant dans la politique, l’économie et la culture de la Chine. La manifestation des étudiants à Pékin, commencée fin avril, est réprimée par Deng Xiaopin le 4 juin sur la place Tiananmen. Les réformes mises en place dans les années 1980 sont stoppées et ce n’est qu’au milieu des années 90 que la Chine reprend le chemin des réformes et rejoint l’économie mondiale tout en conservant ses anciens systèmes politiques et sociaux.
L’essor de l’économie de marché dans laquelle le produit intérieur brut (PIB) était le seul indice de l’économie nationale s’est accompagné d’une nouvelle vague d’urbanisation qui a modifié la répartition démographique du pays. Des dizaines de millions de paysans ont été déplacés des zones rurales moins développées vers des villes de plus en plus grandes, changeant de statut social pour devenir des travailleurs migrants. Des centaines de milliers d’anciennes communautés des zones urbaines ont été démolies pour construire des hôtels, des restaurants, des complexes de bureaux et d’appartements et des centres commerciaux. Ce développement urbain a provoqué un double déracinement : d’une part, celui des paysans venus des zones rurales et qui ont été jetés dans un environnement urbain où ils se sont entassés en périphérie ; d’autre part, les citadins, déracinés de leurs communautés et quartiers traditionnels où ils vivaient depuis des décennies, qui, eux aussi, ont été regroupés dans des complexes d’appartements quasiment identiques. Ce « double déracinement » et cette urbanisation à marche forcée ont provoqué une autre crise idéologique, celle du mammonisme, du culte de l’argent et de la richesse. S’enrichir par tous les moyens devint l’idéologie dominante. Les Chinois qui vivaient autrefois dans une extrême pauvreté devenaient impatients d’y parvenir et évidemment, ce matérialisme débridé ne pouvait pas laisser les artistes indifférents soit en y adhérant soit en le critiquant.
C’est ce que fit Wang Jin en janvier 1996 avec l’aide de deux autres artistes (Gou Jinghan et Jiang Bo). En janvier 1996, il reçoit une commande de la municipalité de Zhengzhou, dans la province centrale de Henan pour réaliser une sculpture à l’occasion de la réouverture d’un centre commercial rénové après un incendie. Bien décidé de dénoncer la folie que peut engendrer le fétichisme, avec l’aide de deux amis artistes, il édifia devant le nouveau centre commercial un mur de glace mesurant 30 mètres de long, 2 m de haut et 1 m d’épaisseur, composé d’environ six cents briques de glace dans lesquelles étaient incrustés divers objets de valeur, notamment des téléphones portables, des bagues en or, des montres, du rouge à lèvres, du parfum et des téléviseurs, ainsi que des photos du bâtiment en feu prises un an auparavant. Immédiatement après l’inauguration, des dizaines de milliers de personnes ont essayé de récupérer ce qui se trouvait dans la glace, sans attendre que le mur fonde, utilisant tout ce qui leur tombait sous la main pour détruire ce mur qui les empêchait d’accéder à « l’objet » de leur désir. L’action ne s’est achevée que lorsque le mur s’est effondré et qu’il ne reste plus rien. La presse relata l’événement jusqu’à Pékin.
Né en 1962 à Datong, il est diplômé de l’Académie des Beaux-Arts du Zhejiang, Wang Jin vit et travaille à Pékin. Il est surtout connu pour ses peintures, performances, installations et sculptures, son œuvre abordant les conséquences des changements sociaux rapides et le caractère transitoire des traditions.
Photos : Collection M+ Sigg, Hong Kong. Don, © Wang Jin






