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Dans le dernier numéro d’Art Review, la tête de gondole de la publication est l’entretien de Fi Churchman avec Tracey Emin. Il accompagne l’actualité de l’artiste dont la grande exposition que la Tate Modern lui consacre à Londres (A Second Life), présentée du 27 février au 31 août 2026. À Margate, où elle vit et travaille, Emin a également conçu l’exposition collective Crossing into Darkness à la Carl Freedman Gallery qui est visible jusqu’au 12 avril.
J’avais découvert son travail il y a une vingtaine d’années au Royaume‑Uni, et il m’avait profondément marqué, notamment ses dessins et ses pièces textiles. Je l’avais rapprochée d’une autre artiste de la même génération, Pipilotti Rist, dans cette manière de concevoir l’art comme un engagement total aussi bien biographique que physique. Cette sorte d’implication sans inhibition me paraissait avoir un peu disparu depuis ces mouvements féministes des années 1960‑1970 aux États‑Unis, lorsque les artistes femmes qui revendiquaient leur place dans le marché de l’art ont « donné une véritable leçon » d’engagement et de création ( je pense notamment à Lee Lozano, Carolee Schneemann ou Annie Sprinkle). Cette fraicheur retrouvée avait été vivifiante.
L’article d’ArtReview est empreint d’une aimable gravité, d’autant que l’artiste raconte son cancer, qui, selon elle, risque de l’emporter dans les mois ou les années à venir. Elle explique avoir appris la maladie lors d’une visite chez la gynécologue pendant la pandémie de Covid, et décrit en détail (insignifiants, il faut le dire) cette « seconde vie » qui s’ouvre avec la maladie, la proximité de la mort, mais aussi l’amour, la colère, l’intimité... Elle raconte ainsi comment le cancer de la vessie, après la mort de sa mère du même cancer, a entièrement reconfiguré son rapport au temps et à l’existence : ce n’est plus, dit‑elle, une « near‑death experience », mais une « probable‑death experience ». Sans vouloir être cynique, j’aurais presque envie de lui répondre : « bienvenue dans la condition ordinaire de l’existence humaine ».
Une chose aurait pu être retenue, c’est quand elle affirme ne pas vouloir se préparer à la mort, mais se préparer à la vie. Las ! ça consiste pour l’essentiel à arrêter de boire, à se concentrer, ne plus remettre les choses, etc.
Tracey Emin revient également sur la souffrance, sur le mythe de l’artiste qui transforme sa colère et sa douleur — le viol, l’avortement, la violence faite aux femmes, la sexualité adolescente — en œuvre d’art et en accomplissement personnel. On connaît les scandales qui ont accompagné certaines de ses pièces, notamment My Bed, montrée pour le Turner Prize, devenue emblématique.
Les questions de l’intervieweuse m’ont paru parfois véritablement gnangnan lorsqu’elle lui demande, par exemple, si elle est tombée amoureuse. Oui, répond Emin, elle est tombée follement amoureuse au moment même de la maladie, y voyant une chance et une source d’espoir. Elle reconnaît avoir été trop gourmande dans ses histoires d’amour passées, mais tout cela reste finalement assez insipide, d’une banalité dans de telles circonstances, où comme on peut l’imaginer, l’amour et l’espoir surgissent presque mécaniquement.
L’artiste revient ensuite sur les attaques des débuts : sa manière de parler, de se montrer, d’exposer un travail autobiographique et très centré sur son corps avait été reçue comme une sorte de plainte ou d’exhibitionnisme. Elle affirme, rétrospectivement, avoir voulu imposer des sujets jugés interdits — viol, avortement, sexualité féminine —, les faire entrer dans le champ légitime de l’art. Peut‑être faut‑il y voir une relecture a posteriori, maintenant que la reconnaissance institutionnelle et la valorisation de son œuvre sont acquises : désormais, comme elle le souligne, on voit « le travail plutôt que le problème ». Ce déplacement du regard est intéressant, mais c’est aussi me semble-t-il le privilège de l’artiste consacrée.
En ce qui concerne le rôle de la colère comme moteur, Emin soutient qu’elle reste une artiste, qu’elle soit animée de colère ou non. Cependant, elle reconnaît que les gens ont tendance à percevoir l’artiste comme une personne dont la douleur serait une source d’inspiration créative. Elle cite Van Gogh et Munch en expliquant qu’ils seraient restés de grands artistes, même en cessant de boire ou de se droguer, ce qui est un peu court.
Ce qui peut fatiguer à la lecture de cet article, à la longue, c’est cette manière de transformer sa propre trajectoire en leçon de vie : « Les gens disent : “Je ne peux pas me concentrer si je ne fume pas” ou “Je ne peux pas travailler si je ne suis pas malheureux.” Vous pouvez. Vous ne voulez simplement pas changer », assène‑t‑elle. Cette injonction, venue d’une artiste aujourd’hui célébrée, a quelque chose de paradoxalement moralisateur.
Sur l’art en général, ses réponses glissent également vers des lieux communs. Par exemple, ceci : l’art serait la chose la plus importante que l’humanité ait produite, parce qu’il n’existe que pour lui‑même, contrairement au design, qui a une fonction, comme une chaise sur laquelle on peut s’asseoir. Ou bien cela : L’art, dans sa forme la plus pure, n’a aucune utilité, un peu comme la nature, il existe parce qu’il existe. Toutes ces déclarations, qu’on retrouve à peu près dans chaque manifeste romantique depuis deux siècles, sont d’une banalité presque désarmante.
La conclusion de l’article est du même ordre : Emin confie qu’elle se montre désormais plus indulgente envers elle‑même, et que cela ne rend pas son travail moins important, mais plus précis. Formule jolie, sans doute, mais qui clôt le texte sur une ingénuité presque désarmante.
En fin de compte la lecture de cet entretien m’a laissé une impression de grande tristesse. Comme si l’on cherchait à appliquer un baume verbal sur une artiste en fin de carrière et peut-être de vie (espérons que non) plutôt que de la questionner sur le néant qui l’attend et lui demander de se pencher dessus lui.
Je recommanderais donc bien plus vivement d’aller voir ses deux expositions et de s’intéresser un peu plus encore à son œuvre qui reste inégalable si ce n’est immortelle.




