La photo de Miller de la couverture donne le ton : trois hommes et deux femmes, installés sur une couverture de pique-nique dans une clairière ensoleillée, autour d’une table basse jonchée de restes de repas. Les femmes (Fidelin et Nusch) sont seins nus (floutés sur la couverture de cette édition US) ; l’une d’elles (Nusch) est embrassée passionnément par l’homme à sa gauche (son mari, Paul Éluard). Tous semblent heureux, détendus, insouciants — un Déjeuner sur l’herbe , version XXe siècle.
Pour tout dire, le bouquin d’Anna Thomasson, qui date de mars dernier (chez Picador, UK) file un peu le bourdon en nous montrant un horizon qui n’existe plus parce que le monde qu’il bordait n’existe plus lui-même.
J’ai eu exactement la même impression il y a vingt ans exactement, avec un livre presque identique, The Perfect Summer de Juliet Nicolson, qui reconstituait, avec une précision documentaire et un merveilleux sens narratif l’été 1911 à Londres — un été caniculaire, presque sans nuages et avec record de chaleur pour le XXᵉ siècle, mais qui fut surtout un moment-charnière à la veille de bouleversements historiques majeurs que l’on sait. La société, les mœurs, la vie, les destinées apparaissaient alors comme quasiment spectrales. Je recommande bien sûr sa lecture.
Pour ce bouquin-là, celui de Thomasson, on se retrouve également à la veille de la fin d’un monde, en 1937, et plus précisément sur les hauteurs de Cannes, dans un petit hôtel-restaurant au nom programmatique : le Vaste Horizon. S’y retrouve une bande d’amis qui s’apprêtent à faire de leurs vacances une œuvre collective, à savoir Picasso, Man Ray, Dora Maar, Lee Miller, Paul et Nusch Éluard, Roland Penrose, Eileen Agar et Ady Fidelin. Le casting a de la gueule ! Le reste n’est pas mal non plus.
Ady aime Man Ray, qui a aimé Lee, mariée à Aziz, mais désormais avec Roland, lui-même épris de Picasso, qui aime simultanément Dora et Marie-Thérèse. Paul reste attaché à Gala tout en étant marié à Nusch, laquelle circule entre Joseph et peut-être Man Ray et Picasso — pendant qu’Eileen, officiellement avec ce dernier, a eu une liaison avec Paul.
Ici, la libido n’est pas la distraction de l’art, mais bel et bien son carburant. Le sexe se mêle à la peinture, la peinture se mue en sexe, et ce qui commençait comme des vacances entre amis au bord de l’eau finit en une espèce de frénésie créative, tandis que l’Europe file à toute vitesse vers la guerre en prenant une coloration éminemment politique. Un peu naïvement, selon moi, l’auteur écrit : « C’est comme si le groupe narguait le fascisme », en suggérant que ces comportements pourraient être un « manifeste pour un monde alternatif à celui qui était en train d’émerger ». Une femme noire, un Juif américain, un quaker anglais fortuné, etc., des types de figures que le nazisme était sur le point de pourchasser. L’auteure dit ainsi qu’ils forment une sorte de fraternité transnationale. Hum… On n’oublie pas que les tétons sont floutés tout de même (mais pas sur la photo à l’intérieur du livre ni sur la couverture de l’édition britannique). Liberté et fraternité, soit, mais pas trop !
Si Miller tient le rôle de chroniqueuse officieuse, mitraillant la scène de son appareil (des centaines d’images de prises), c’est Picasso qui orchestre : il préside les repas, invente les jeux, impose même à ses amis — déjà occupés à échanger leurs amants — de changer de nom. Mais surtout, d’après l’auteure, il transforme tout en matière artistique : un paysage sculpté dans une boîte d’allumettes, Nusch croquée au crayon, au vin et au rouge à lèvres sur une nappe en papier, des nus tracés au bâton dans le sable. Bon, on connaît l’inventivité de Pablo. L’après-midi, dans la plus belle chambre de la modeste pension entourée de vignes et d’oliviers, il peint les portraits de Miller, Nusch, Fidelin et Maar.
L’insouciance a toutefois ses limites. Picasso arrive au Vaste Horizon quelques semaines après avoir achevé Guernica, et, pendant son séjour, son œuvre est précisément instrumentalisée à Munich lors de l’expo qui se tient précisément en juillet 37 « Entartete Kunst » (« Art dégénéré »).
Le groupe ne se réunira plus jamais dans son intégralité après cet été-là : la guerre et les épreuves individuelles les disperseront. Il ne restera de ce moment suspendu que les toiles, les photographies et les poèmes qu’ils en ont tirés — traces d’un été où l’on croyait encore pouvoir opposer le plaisir à l’Histoire.
Plombant vous-dis-je ce livre…
A Vast Horizon : Artists and Lovers, Freedom and War
de Anna Thomasson
Édition en Anglais
304 pages, 26,21 € ou 20,94 € format Kindle (plus rapide)



