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Le matin à dix heures, le quartier où se trouve la galerie Hauser & Wirth à Paris commence à s’animer. On est rue François 1er, près des Champs-Élysées et quasiment au coin de l’avenue Montaigne, l’artère ultra-chic des commerces de luxe. La journée va commencer. Les clients et les touristes ne sont pas encore là (les boutiques sont fermées) et à cette heure, on croise aussi bien les personnes qui viennent travailler que les autochtones qui sortent promener leurs chiens ou qui viennent prendre un café à « l’Avenue », l’adresse de référence. C’est un microcosme intéressant à observer. L’humeur et la démarche sont altières et l’été approche à grands pas.
La dernière fois que je suis venu dans cette galerie, c’était pour l’exposition de Nicole Eisenman qui m’avait plus qu’enthousiasmée, j’en avais été revigoré alors qu’en sortant de celle de Rita Ackermann, sans être déçu, j’avais eu un peu de vague à l’âme. Je n’avais ressenti en effet rien de saillant que ce soit dans la satisfaction ou dans le dépit.
Entre ces deux artistes qui sont sensiblement du même âge, puisque l’une est née en 1965 et l’autre en 1968, il existe pourtant un lien puissant qui les rapproche autant qu’il les différencie : c’est New York et la décennie 90. Toutes les deux sont pourtant nées à l’étranger. À Verdun, pour Nicole Eisenman, où son père, psychiatre dans l’armée américaine, se trouvait alors, et à Budapest pour Rita Ackermann, qui, Hongroise d’origine, n’est arrivée aux États-Unis qu’en 1992.
Aujourd’hui, elles vivent et travaillent à New York, elles y ont fait une partie de leur étude et y ont commencé leur carrière au début des années 90. La ville était alors bouillonnante et en pleine transformation, l’essor économique considérable, la fin du siècle était impétueuse et il n’est pas étonnant que dans leurs œuvres, les deux artistes parlent d’elle-même, de leur vie, de leurs amis ou de leur environnement social.
En débarquant à 18 ans dans cet univers où tous les modes d’expressions se valaient et se mélangeaient, où tout était envisageable et où l’excès était la norme, Rita Ackermann a trouvé incontestablement la mesure du monde. Rapidement elle est devenue une figure emblématique, proche de Sonic Youth, Harmony Korine, Chloë Sevigny, Bernadette Corporation ou Richard Kern.
« Suis ton cœur », lui avait dit son premier maître, Károly Klimó à Budapest, et c’est ce qu’elle a fait. Son ascension fut rapide, son travail apprécié, notamment ses jeunes filles à peine nubiles (elles lui ressemblent avec leurs yeux en amandes) qui deviennent en quelque sorte des témoins et des actrices de cette époque faste. Sa carrière a suivi son cours et depuis 2012, elle expose chez Hauser & Wirth.
Pour cette première exposition à Paris avec cette galerie, le titre qui a été choisi est également celui de plusieurs des toiles qui s’y trouvent : « doubles » (au pluriel). D’après le texte de présentation de Pamela Kort, ça fait référence au concept d’apparition et de disparition de Paul Virilio et le dédoublement des caractères dans le cinéma de Jean-Luc Godard. Toutes les œuvres (sauf une) datent de 2025 ou 2024 et, de fait, on y retrouve systématiquement par transparence ou effacement les personnages « prototypes » du dessin de 1993 qui est également exposé. Mieux encore, ils ne font pas qu’apparaître, ils sont dans une même attitude, ils font la même chose, on le voit plus ou moins en cherchant sur la toile. Je ne suis pas sûr toutefois que cela suffise à en faire un « motif » au sens propre comme au sens habituel en peinture. Je ne crois pas non plus qu’il soit éclairant de faire référence au théoricien de la dromologie ou à l’auteur de Vivre sa vie (1962).
Ce dessin-prototype, vivement coloré, qui est présenté seul sur son mur, est tiré d’un carnet de dessin de format presque A4 (Sketchbook Drawing 3, 1993). On y voit cinq fois la même jeune femme, toutes les cinq dénudées, confortablement installées dans un intérieur, prenant du bon temps. L’une d’elles injecte avec une seringue une substance dans le bras d’une autre. On reconnaît la femme iconique des dessins des années quatre-vingt-dix qui semble tirée d’un moodboard (Si j’étais une femme de ménage, puis-je nettoyer votre appartement ? ; Nous avons maîtrisé la vie de ne rien faire ; D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Qui sommes-nous ?).
En fait, ces grandes peintures (plus de deux mètres) me paraissent plus proches des palimpsestes des temps anciens, ces parchemins utilisés puis grattés pour être réutilisés et sur lesquels les couches plus anciennes redeviennent visibles. On pourrait ainsi croire que le personnage que l’on devine réapparaisse de dessous les barbouillages de l’existence, les frottages, les grattages, les tentatives…
Rita Ackermann, qui a eu le talent et la chance (elle le dit) d’être presque toujours la bonne personne au bon moment et au bon endroit, me paraît ici plus fatiguée qu’inspirée. C’est ce qui m’a fait ressentir un peu de nostalgie en sortant de cette exposition. Il me semblait avoir vu le temps qui était passé et une fin de quelque chose, qui finalement n’avait guère d’intérêt.
Bien sûr, ses œuvres sont splendides et même avantageuses. Elles « fonctionnent bien » comme on dit. Mais je trouve qu’on y voit un peu trop de “savoir-faire”, de ce talent que donnent après un certain temps l’expérience de la reconnaissance. On est même séduit (je l’ai été), mais, aussitôt que le regard se détourne, tout disparaît assez rapidement, il ne reste alors qu’une ombre ou plus exactement qu’un écho qui va en s’éteignant, mais c’est peut-être ce qu’a voulu Rita Ackermann : montrer comment, dans l’existence, nous ne sommes que des doublures et, qui plus est, de nature évanescente. J’avoue ne pas trop y croire…
Exposition à voir à la galerie Hauser & Wirth au 26 bis, rue François Ier à Paris jusqu’au 4 octobre.
Photos :
Sketchbook Drawing 3, 1993, Encres sur papier 21,6 x 27,9 cm
Doubles 6, 2025, Acryl., huile, cire, pigment, crayon, sérigraphie sur toile 188 x 213,4cm
Détail
Vue de l’exposition






