Une exposition consacrée à l’artiste italienne Marisa Merz, figure de l’Arte Povera, qui devait ouvrir ses portes cet automne au Fridericianum de Kassel, en Allemagne, a été annulée par sa fille, Beatrice Merz, en signe de protestation contre le nouveau code de conduite de la Documenta. Ce code adopte la définition de l’antisémitisme donnée par l’IHRA, qui, selon ses détracteurs, pourrait restreindre la liberté d’expression artistique en qualifiant d’antisémites les critiques à l’égard d’Israël ou du sionisme. Cette annulation, qui n’avait pas été annoncée auparavant, a été révélée lors d’une récente interview et intervient dans un contexte de controverse plus large à travers l’Europe
Quatre enseignements inattendus de la réponse de la Documenta au scandale de 2022
Le scandale d’antisémitisme qui a éclaté lors de la Documenta 15, en 2022, continue de peser sur la plus importante exposition d’art contemporain d’Allemagne. Confrontée à une crise qui a mis en péril sa crédibilité, voire son existence, l’institution a choisi de répondre par un instrument bien singulier : un nouveau code de conduite. Considéré par certains comme un outil de normalisation idéologique, et par d’autres comme un nécessaire sursaut éthique, le document s’avère bien plus ambivalent. Il esquisse en effet une stratégie de gestion des conflits futurs et révèle une transformation discrète, mais profonde de la Documenta.
1. Institutionnaliser le désaccord
La disposition la plus surprenante du code tient à la reconnaissance explicite du désaccord. La Documenta ne s’engage plus à retirer systématiquement les œuvres jugées problématiques ; elle se réserve désormais le droit d’exprimer publiquement sa distance critique. Si une œuvre entre en contradiction avec ses valeurs, l’institution pourra le signaler ouvertement et en proposer une contextualisation directement sur le lieu d’exposition. Cette approche avait déjà été timidement expérimentée en 2022, mais sans vraiment convaincre, puisque la direction avait été accusée d’indécision. Désormais, ce principe devient une doctrine officielle. La Documenta n’est d’ailleurs pas un cas isolé. À Berlin, le directeur de la Neue Nationalgalerie, Klaus Biesenbach, avait adopté une position similaire en autorisant l’artiste Nan Goldin à prononcer un discours propalestinien, tout en précisant que le musée ne partageait pas ses propos. Dans un paysage artistique fortement politisé, cette coexistence de positions antagonistes apparaît peut-être comme la seule alternative à la rupture.
2. Un champ d’application soigneusement restreint
Autre compromis majeur : la portée juridique du code. Dans sa version initiale, celui-ci devait s’appliquer explicitement à la direction artistique, suscitant comme on l’imagine de vives critiques au nom de la liberté curatoriale. Le texte final opère un net recul : le code est contraignant pour les employés de l’institution, mais ne s’impose ni aux artistes ni, formellement, à la direction artistique. Une réserve importante subsiste néanmoins. La direction artistique est désormais tenue de présenter publiquement son concept dans les trois mois suivant sa nomination. Elle devra notamment exposer sa vision et expliquer comment elle entend concilier liberté artistique et respect de la dignité humaine. Naomi Beckwith, récemment nommée, a accepté cette exigence « avec sérénité ». Si la mesure peut être lue comme un geste de transparence, ne traduit-elle pas également une forme de défiance institutionnelle à l’égard de ses propres curateurs ?
3. La définition de l’antisémitisme, nouveau point de fracture
Le conflit se déplace toutefois vers un terrain plus conceptuel. Le code adopte officiellement la définition de travail de l’antisémitisme proposée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Un choix hautement controversé. Ses détracteurs estiment que cette définition tend à confondre critique de la politique israélienne et antisémitisme, là où d’autres cadres — comme la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme (JDA) — proposent une approche jugée plus nuancée. Bref, il faut définir la définition ! Et en intégrant la définition de l’IHRA, la Documenta n’apaise pas les tensions : elle les inscrit durablement au cœur de son cadre normatif.
4. Un impact immédiat et concret
Concrètement, le code a déjà produit des effets tangibles. L’exposition consacrée à Marisa Merz, figure majeure de l’Arte Povera, prévue au Fridericianum de Kassel, a été annulée. En cause : le refus de la Fondazione Merz d’adhérer à un code fondé sur la définition de l’IHRA. Sa présidente, Beatrice Merz, a justifié cette décision en expliquant privilégier la JDA.
Le nouveau code de conduite, qui n’est ni la rupture radicale, ni une refondation, veut inscrire noir sur blanc la neutralité politique de la Documenta, une position qui, demain, pourrait se révéler moins évidente qu’il n’y paraît aujourd’hui. Sans promettre la fin des conflits, ce code en organise la gestion. Il formalise un équilibre instable entre responsabilité institutionnelle et liberté artistique et en choisissant d’affronter la complexité plutôt que de la neutraliser, la Documenta fait preuve d’un certain courage, pourrait-on dire. Reste une question : contre qui faudra-t-il, un jour, défendre ce code ?



