Dans The New Yorker, un passionnant entretien de Julian Lucas avec Bénédicte Savoy principale défenseure européenne du rapatriement du patrimoine culturel.
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En octobre 2025, un commando pénètre dans la Galerie d’Apollon du Louvre et en ressort en quelques minutes avec plusieurs joyaux de la couronne, dont la tiare emblématique de l’impératrice Eugénie. En France, l’événement est immédiatement traité comme un quasi-sacrilège, un attentat symbolique contre ce qui tient lieu de religion civique : le patrimoine national. C’est ce fait divers spectaculaire qui a servi de point de départ à un entretien de fond de The New Yorker avec l’historienne de l’art Bénédicte Savoy, devenue l’une des voix centrales des débats contemporains sur la restitution des œuvres.
Au-delà du préjudice matériel, le vol, selon elle, a agi comme un révélateur : la France expérimente, pour la première fois à une telle échelle, ce que signifie la disparition brutale d’objets investis d’une valeur historique, affective et identitaire majeure. Or, rappelle Savoy, le Louvre conserve lui-même des milliers d’œuvres acquises par la contrainte, du pillage napoléonien en Italie aux prises coloniales en Afrique et en Asie. La question se retourne alors : ce que ressent aujourd’hui le public français n’est-il pas, depuis des décennies, voire des siècles, l’expérience ordinaire des sociétés desquelles les musées européens ont constitué leurs collections aux XIXᵉ et XXᵉ siècles ?
De Denon à Sarr-Savoy : un itinéraire intellectuel
Formée au Louvre dans les années 1990, Bénédicte Savoy a d’abord travaillé sur Dominique Vivant Denon, premier directeur du musée et architecte intellectuel du pillage napoléonien. Ce détour par la figure fondatrice du Louvre l’a progressivement conduite à adopter le point de vue inverse : celui des sociétés dépossédées. Ses recherches sur l’Allemagne romantique analysent précisément les traumatismes culturels laissés par ces spoliations.
Cette trajectoire intellectuelle aboutit en 2018 au rapport coécrit avec l’économiste sénégalais Felwine Sarr, remis au président Emmanuel Macron. Ce rapport a marqué une rupture doctrinale et a déclenché une vague inédite de restitutions françaises vers l’Afrique, notamment les trésors du Dahomey et les bronzes du Bénin, tout en influençant les débats dans plusieurs pays européens.
Démystifier le “musée universel”
Dans son livre À qui appartient la beauté ?, Savoy démonte le récit fondateur du « musée universel ». Dès la Révolution, puis sous Napoléon, Paris se rêve en « école de l’univers » : on confisque les œuvres au nom de la liberté et de l’humanité pour constituer un musée total, théoriquement destiné à tous, mais concrètement accessible à ceux qui vivent au centre impérial ou peuvent s’y rendre.
L’historienne met en lumière la violence structurelle de cette promesse universaliste. Une œuvre ne peut être qu’en un seul lieu ; chaque tableau « libéré » à Paris est simultanément une absence à Florence, Rome, Berlin ou Pékin. L’universalité proclamée repose ainsi sur une géographie profondément inégalitaire.
Néfertiti, Pergame et les bronzes du Bénin : des objets inflammables
L’entretien s’appuie sur une série de cas emblématiques. Le buste de Néfertiti, découvert en Égypte en 1912, devient une icône de Berlin durant la République de Weimar, avant d’être instrumentalisé par le régime nazi, déplacé par les Alliés et finalement figé dans un musée où, selon Bénédicte Savoy, il a déjà accompli son rôle historique. L’autel de Pergame, démonté de son site d’origine pour être reconstruit à Berlin, illustre l’absurdité muséographique d’un chef-d’œuvre conçu pour dialoguer avec un paysage et désormais enfermé dans un espace clos, aujourd’hui inaccessible au public.
Concernant l’Afrique, Savoy adopte une position sans ambiguïté. Pour les œuvres prélevées en contexte colonial, dès lors qu’une demande de restitution est formulée, le débat juridique ou moral est largement caduc. Elle rappelle le rôle des grandes missions dites « scientifiques », comme Dakar-Djibouti, où l’ethnographie servait souvent de paravent à des pratiques d’extorsion et de pillage systématiques. Certains musées européens ressemblent ainsi, selon elle, à de véritables « musées de villages incendiés ». Les exemples récents des bronzes du Bénin ou de la sculpture de Gou au Louvre montrent que ces objets demeurent politiquement et symboliquement explosifs : une meilleure scénographie ne répond pas à la question fondamentale de la légitimité de leur détention.
Restituer, c’est accepter le conflit
Savoy réfute un argument fréquemment avancé en Europe : les divisions internes observées dans les pays concernés sur le devenir des œuvres restituées prouveraient qu’il vaut mieux les conserver à Londres, Paris ou Berlin. Pour elle, c’est l’inverse. Les désaccords sur le lieu, l’usage, la valeur ou la propriété d’un objet constituent précisément la définition d’un patrimoine vivant. Ces débats ne peuvent émerger que lorsque les œuvres reviennent dans la sphère décisionnelle des sociétés concernées.
Un processus aujourd’hui enrayé
Sur le plan politique, l’historienne constate un net ralentissement. En France, le principe d’inaliénabilité des collections publiques, combiné aux blocages parlementaires accentués par la dissolution récente de l’Assemblée nationale, empêche l’adoption d’un cadre législatif pérenne pour les restitutions coloniales. En Allemagne, le contexte géopolitique du post-7 octobre a rendu tout discours postcolonial extrêmement sensible et rapidement assimilé à une critique d’Israël, ce qui incite institutions culturelles et responsables politiques à une grande prudence.
Savoy anticipe toutefois un possible changement d’échelle : si des puissances comme l’Inde ou la Chine, fortes de leur poids économique et diplomatique, exigent le retour massif d’objets prélevés à l’époque coloniale, l’Europe aura de plus en plus de difficultés à maintenir sa position. Elle avertit que si les restitutions récentes se sont déroulées dans un climat relativement apaisé, rien ne garantit que cette situation perdure.
Que restituer, finalement ?
L’entretien se conclut sur une réflexion presque ironique. Le Louvre lui-même, ancien palais royal transformé en musée, est un monument de réappropriation : un lieu de pouvoir recyclé en temple du patrimoine universel. Bénédicte Savoy évoque également le Humboldt Forum de Berlin, reconstruction d’un château prussien édifié sur les ruines du Palais de la République est-allemand, qui abrite aujourd’hui des collections ethnographiques largement issues de contextes coloniaux. Certains de ses étudiants proposent, non sans provocation, de restituer les originaux et de conserver les copies, l’architecture elle-même relevant déjà du simulacre.
Reste une image forte : celle d’un balcon anodin de la façade du Louvre devenu soudainement l’un des points les plus photographiés du musée parce que les braqueurs y sont passés, et celle de bijoux qui, s’ils réapparaissent, auront acquis une histoire supplémentaire — celle de la perte. C’est sans doute le cœur du propos : rappeler que les œuvres n’existent jamais hors des violences, des déplacements et des récits qui les traversent, et que restituer ne consiste pas à effacer le passé, mais à relancer l’histoire.
Un article et un entretien à lire en intégralité dans The New Yorker




