[À ÉCOUTER] Revue de détail et commentaires de ce numéro d’ART REVIEW ASIA
Ce numéro d’ArtReview Asia — Winter 2025 déroule plusieurs fils qui se croisent au fil des pages : des entretiens et des essais ancrés dans l’actualité de la scène artistique asiatique, des portraits d’artistes, et, pour terminer, un retour vers un texte fondateur de la pensée esthétique indienne.
Le point de départ est un long entretien avec Hu Anyan, mené par Lai Fei à Chengdu, juste avant la parution en anglais de I Deliver Parcels in Beijing. L’écrivain y revient sur son travail, mais aussi sur le contexte social et politique dans lequel il s’inscrit, et sur ce que cela implique aujourd’hui d’être visible, publié, lu, tout cela entre censure, exposition médiatique et logique de marché.
Lai Fei signe également un texte consacré à Peng Zuqiang, en mettant l’accent sur son rapport à la mémoire, à l’archive et à l’intime à travers le film et l’image en mouvement. Son installation vidéo Afternoon Hearsay est présentée au Common Guild à Glasgow, tandis que Short-term Histories est visible au Rockbund Art Museum de Shanghai.
La question des villes et de leurs fractures traverse le texte d’Elias Tamer, architecte basé à Beyrouth et à Londres. Dans « Rebuilding a City », il s’intéresse à ce qui se passe dans les villes lors des crises — dans son exemple, Beyrouth — et à la manière dont les artistes prennent part, parfois très concrètement, aux processus de reconstruction sociale et urbaine.
Dans « Zealots and Sellouts », Adeline Chia prolonge ces réflexions en s’attaquant aux tensions récurrentes entre activisme, radicalité et compromis dans le monde de l’art asiatique. Elle interroge la position souvent inconfortable de l’artiste face aux institutions, au pouvoir et aux attentes contradictoires qui pèsent sur lui.
Tyler Coburn, de son côté, explore les questions d’identité et d’histoire dans « Worrying the Seams of History », en se demandant comment certains artistes japonais regardent le passé pour mieux éclairer les héritages impérialistes du présent — et, au passage, qui est inclus ou exclu de la notion même de « japonité ».
Comme à son habitude, le magazine accorde une large place aux portraits d’artistes. Yuwen Jiang s’attarde sur le travail de Duan Jianyu, notamment à travers la série de peintures Yúqiáo (The Fisherman and The Woodcutter). Ces œuvres, qui mêlent ancien et contemporain, profondeur symbolique et trivialité du quotidien, ouvrent un espace où narration, paysage et humour se rencontrent pour parler de la vie ordinaire en Chine, depuis Guangzhou où l’artiste est installée.

Max Crosbie-Jones présente quant à lui la pratique de Connie Zheng, artiste multidisciplinaire basée à Berkeley, dont le travail mêle fiction spéculative, écologie et cartographie. L’article s’intéresse notamment à ses cartes issues de recherches approfondies, certaines centrées sur les expériences des communautés asiatico-américaines, et les replace dans des débats plus larges sur le territoire et l’environnement.
Le numéro comprend aussi un article très singulier d’Ilaria Maria Sala, consacré aux orchidées à Singapour. Dans « Naturally Diplomatic », elle montre comment cette fleur, chargée de symboles en Asie, est devenue un véritable outil de politique étrangère. L’orchidée n’y apparaît plus comme un simple objet décoratif, mais comme un marqueur social, un enjeu culturel et un instrument de soft power.
Enfin, ArtReview Asia se termine par un focus théorique sur le Vishnudharmottara, texte sanskrit dont la forme actuelle remonte probablement aux Ve-VIe siècles. Attribué à Vishnu et d’une portée encyclopédique impressionnante — de la cosmologie à la médecine, en passant par la gouvernance et les arts —, il constitue, dans son troisième chapitre, l’un des textes les plus complets sur la théorie des arts dans l’Inde ancienne. Présenté dans la traduction de Stella Kramrisch et annoté par Mark Rappolt, cet extrait montre comment image, rituel et connaissance s’y articulent, et pourquoi ce texte continue de résonner aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation des références esthétiques et de la réappropriation des traditions théoriques par les artistes et les institutions contemporaines.
On retrouve enfin, comme toujours, une sélection commentée d’expositions et de publications choisies par les contributeurs du numéro.



