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Tout d’abord une figure : Björn Wetterling, le directeur de la galerie Wetterling qui, à lui seul, vaut le détour, un personnage tout droit sorti d’une saga nordique, lumineux et coloré qu’il est. Galeriste emblématique d’une des plus influentes galeries scandinaves (Robert Rauschenberg, Frank Stella, Ed Ruscha, James Rosenquist, Robert Mapplethorpe, Love Lundell, Bernard Venet, etc.), l’homme est inquiet et triste à l’idée de devoir quitter son emplacement historique depuis 41 ans, le prestigieux quartier Kungsträdgården. En effet, le bâtiment, propriété du Parlement suédois, doit être rénové et le ministère de la Justice souhaite récupérer la partie du bâtiment occupée par la galerie. Les discussions sont entamées, m’a-t-il dit, mais il devra tout de même partir le 1er septembre prochain pour le début des travaux qui dureront au moins deux ans. Il est difficile, selon lui, de trouver des locaux de cette taille en centre-ville et, même si sa succursale à Göteborg est une solution de rechange, il reste pour le moins dépité.
Quoi qu’il en soit, pour le moment, c’est Peter Blake avec Factes and Faces qui est à l’affiche jusqu’au 7 mars. Vingt-sept œuvres, la plupart de 2023 ou 2024 avec cependant quelques pièces plus anciennes. La grande majorité sont des collages (la « marque de fabrique » de Peter Blake), mais aussi quatre portraits en all over de Girl with Disney Tattoo qui sont d’une grande joyeuseté et qui a elles seules, illustrent l’ADN du travail de Black.
Un art qui n’est pas intimidant.
Gardons en effet cela à l’esprit. C’est la ligne la plus sûre à suivre pour comprendre comment toutes ces œuvres en définitive sans prétention exhalent en toutes circonstances de la fraîcheur et de l’honnêteté.
Rappelons que Peter Blake est un alerte nonagénaire. Le mois suivant sa naissance, le parti d’Adolf Hitler gagnait ses premières élections législatives et il a 13 ans quand la Seconde Guerre mondiale s’achève en laissant son pays, La Grande-Bretagne, certes glorieuse, mais dans une misère sombre pour encore quelques années.
On sait comment le rêve américain est devenu celui de la jeunesse européenne. Avoir vingt ans dans les années cinquante, c’était imaginer un avenir qui serait autrement radieux que celui des deux générations précédentes. On ne doit donc pas s’étonner que celui qui avait assisté à la destruction d’un Monde qui volait en éclats ait souhaité le réassembler à sa guise, le recomposer de manière plus joyeuse. En découvrant les œuvres de Kurt Schwitters, ce fut, dit-il, un choc. Coller un ticket de métro sur une toile a été une révélation.
Le communiqué de presse, le catalogue de l’exposition ainsi qu’un certain nombre de textes évoquent Peter Blake comme le parrain du Pop Art britannique. La réalité est quelque peu différente. Il n’a pas porté sur les fonts baptismaux les membres de l’Independant Group (de l’ICA, Institut of Contemporary Art), qui furent certainement les véritables découvreurs du Pop Art britannique avec des artistes comme Lawrence Alloway, Eduardo Paolozzi ou Richard Hamilton. Ce sont eux qui, les premiers, ont utilisé la publicité, les comics ou la technologie dans leur travail en rejetant l’élitisme artistique. L’exposition fondatrice à la Whitechapel de 1956 (This is Tomorrow) avec ses collages et ces installations multimédias est bel et bien le berceau de ce mouvement dans lequel l’art relie élite et masse en rejetant la hiérarchie de Clement Greenberg.
Je conseille à cet égard la lecture de l’ouvrage magistrale de Valerie Mavridorakis, enseignante en histoire de l’art : Art et science-fiction — La Ballard Connection (2011).
Mais qu’importe, à la même époque (1955-1957), c’est une véritable déclaration artistique que fait Peter Blake avec On the Balcony, un œuvre réalisée dans le cadre de son diplôme au Royal College of Art. Tout semble n’y être que collages : des photos, des couvertures de magazines, des articles de journaux, des peintures célèbres… Ça « semble », dis-je, parce qu’en réalité, c’est une peinture et en peignant l’acte de coller, en plaçant une œuvre de Manet à côté d’un paquet de Lucy Strike, le jeune Blake à bouleversé les hiérarchies dans une espèce de méta-image : la reconstruction dont j’ai parlé.
Avec Self-Portrait with Badges (1961), c’est également une autre forme de collage qu’il explore, même si, là encore, c’est une peinture. Il se représente en pied, dans la parfaite panoplie du jeune américain qu’il n’est pas, en baskets, en veste et pantalon de jean, arborant sur la poitrine sa collection de pins (trente-quatre). À la main, il tient une couverture avec une image d’Elvis Presley. Ces pins constituent un véritable « collage identitaire », une façon de se plonger dans ce rêve américain si vivifiant pour les jeunes britanniques d’après-guerre.
C’est cette jeunesse d’esprit capable de fantasmer le quotidien et dont Peter Blake ne s’est jamais départi qui fait, selon moi, la différence avec le Pop Art américain, où le cynisme est souvent de mise. Avec Blake, je l’ai dit, l’art n’est pas intimidant et on ne risque pas de se retrouver coincée dans un certain snobisme, dans une vision un peu hautaine ou en tout cas élitiste. Sans diminuer leur valeur, j’ai parfois cette sensation devant une œuvre de Warhol, de Lichtenstein ou de Jasper Jones ; jamais devant une œuvre de Peter Blake qui, lui, aime incontestablement la culture populaire, le « Folk Art ».
Docteur K Tortur est un bon exemple. Véritable amateur de catch, c’est en voyant le catcheur Zebra Kid montant dans une Volkswagen qu’il imagine ce personnage de Teuton chauve et torse nu, au regard menaçant et à la « méchanceté distinguée » qui fixe le spectateur avec une intensité machiste. Des objets collés qu’il a trouvés enrichissent le récit : une Mercedes miniature (le luxe allemand), un nécessaire de femme pour se poudrer choisi pour son esthétique germanique rétro, une médaille sportive, un fume-cigarettes en ivoire pour ajouter une touche d’élégance distinguée et menaçante, un ruban aux couleurs nationales allemandes et une figurine à laquelle il manque un bras. C’est quasiment une peinture reliquaire qui exsude si je puis dire l’âme de ces objets qui ont véritablement vécus. Rien de tout cela ne pourrait se trouver dans les œuvres des artistes américains.
En janvier dernier, dans le SvD (Svenska Dagbladet), un quotidien suédois, le journaliste Tom Cehlin Magnusson décrit sa rencontre avec Peter Blake. L’artiste qui vit à Chiswick, à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Londres, a dans son atelier une quantité impressionnante d’objets en tout genre (plus de 50 000). Magnusson raconte avoir mis les pieds dans un lieu plein à craquer avec entre autres une statue de cire du boxeur Sonny Liston, achetée chez Madame Tussauds, deux vitrines remplies d’oiseaux et d’animaux empaillés, une collection de chaises hautes, de pichets en grès, de boîtes à coquillages victoriennes, une collection de figurines de Blanche-Neige, des éléphants en plastique, des objets d’art populaire victorien, bref, tout ce qui peut émerveiller un regard d’artiste comme celui de Blake.
Ainsi, son atelier est une sorte de bibliothèque visuelle, un lexique chaque année de plus en plus épais pour avoir à portée de main un univers complet à assembler. En quelque sorte, c’est sa palette d’artiste et on distingue facilement dans ses collages l’esprit du collectionneur compulsif.
Bien sûr, il y a de la nostalgie dans tout cela, on le sent bien, mais comment pourrait-il ne pas en avoir dans une carrière aussi longue et aussi libre quant à ses inspirations populaires ? On pourrait également regarder ce côté « bon enfant » d’un œil un peu méprisant. Je reconnais que l’on peut rapidement se lasser de ses œuvres si l’on ne s’intéresse pas aux détails, aux juxtapositions, aux rapports de proportions, aux répétitions et à tout ce qui fait l’absurdité d’une scène où une multitude de chapeaux de toutes les formes se trouvent associés à la même multitude de moules à gâteaux.

Rien de transcendant d’aucuns diraient ! Et alors ? Peter Blake ne dénonce rien, contrairement à ces artistes qui nous donnent des leçons et montrent d’un doigt accusateur (mais de très loin) le mal ou le mauvais.
C’est justement ce qui fait la force de son art. En collectant toute sa vie les artefacts de ses rêves de jeunesse pour les réassembler en une vision bienheureuse et quasi onirique, il se rapproche un peu de Lewis Carroll. Comme l’auteur d’Alice, Blake est un fabricant de monde et qu’importe si ce monde aimable et joyeux semble creux.
Vers la fin des années 1990, il a voulu se libérer des aspects négatifs du métier — jalousie, amertume et rivalité — pour se consacrer pleinement à la création, par pur plaisir. Ce fut sa « Période Tardive » (Late Period), qu’il décrivit comme un moment de liberté artistique absolue. Il se mit alors au « monumental », dont des sculptures en bronze de près de trois mètres de haut pour la ville de Blackpool, intitulées Four Man Up et Equestrian Act, (2004) célébrant les artistes de cirque qu’il affectionne tant. En 2015, c’est une commande pour la Biennale de Liverpool consistant à transformer un ferry en une œuvre d’art mouvante (Everybody Razzle Dazzle).
On voit bien que ce jeune homme de 93 ans n’a que faire du regard approbateur des autres. D’ailleurs, il ne l’a certainement jamais vraiment attendu et considéré.
Ce n’est certes pas en voulant faire l’œuvre du siècle qu’avec sa femme d’alors, l’artiste américaine Jann Haworth, Blake a conçu l’une des images les plus iconiques du XXe, à savoir la couverture de l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles. Il voulait, disait-il, simplement rendre l’art accessible, qui soit « l’équivalent visuel de la musique pop ». Cette vision un peu naïve s’alignait avec les idéaux démocratiques des Beatles et l’esprit de l’époque, qui cherchait à briser les frontières entre les disciplines et les classes sociales. Il n’accepta par conséquent qu’un forfait de 200 £, renonçant à tous les droits d’auteurs et aux redevances futures que l’on imagine plutôt faramineux.
Alors, si vous êtes de passage à Stockholm, ne manquez pas de visiter l’exposition de Peter Blake et, si l’occasion se présente, engagez la conversation avec Björn Wetterling. Vous n’en sortirez probablement pas bourrelé de questionnements métaphysiques, mais sans le moindre doute avec une agréable et douce sensation de vivre. Et par les temps qui courent, ce n’est pas si mal.






