Compte tenu des circonstances, j’ai trouvé l’article de Sophie Landres dans le dernier numéro d’ARTFORUM particulièrement intéressant.
Le titre : « Command Presence: The Choreography of Police Work » (« Command Presence : La chorégraphie du travail policier ») a, comme on l’imagine, attiré mon attention et j’ai trouvé cette contribution si singulière que j’ai décidé d’en faire le seul sujet de ma chronique sur la revue d’art reconnaissable par son format carré.
Deux mots tout d’abord sur Sophie Landres. La jeune femme est conservatrice du Samuel Dorsky Museum of Art, musée de l’Université SUNY New Paltz dans l’État de New York. Son cursus est plutôt haut de gamme en philosophie, en histoire de l’art avec en sus une licence en science politique. Depuis 2025, elle travaille sur une série d’essais consacrée au maintien de l’ordre ; l’article d’ARTFORUM en fait assurément partie.
Alors, certes, ce long article souffre un peu d’inflation analogique. Les métaphores s’empilent, la langue est chargée et parfois le texte s’emballe et billebaude, mais en fin de compte, c’est passionnant. Pensez donc ! Le maintien de l’ordre par la police, vu comme une chorégraphie, une composition de corps de ballet (en uniforme) au service de la loi !
L’article commence par la description de l’intervention policière sur le campus de l’université où travaille l’auteure le 2 mai 2024 et sur lequel les étudiants manifestaient en faveur des droits des Palestiniens. Landres, qui connaît son sujet, explique que croire que la police est bonne pour nous est un fantasme produit par l’ordre social. Elle raconte ainsi que la justification de la répression pour assurer la sécurité a son origine dans un principe du XXe siècle selon lequel tout obstacle à l’accumulation capitaliste constitue une menace pour le confort qu’elle prétend offrir.
Aux États-Unis, nous dit-elle, la police était au départ une posse comitatus (l’ensemble des citoyens qu’un shérif peut convoquer pour maintenir l’ordre, poursuivre un criminel ou faire exécuter une décision de justice), avant de devenir des milices frontalières et des patrouilles anti-esclaves. Au milieu du XIXe siècle, elle s’est professionnalisée en services publics financés par l’État, chargés notamment de réprimer les grèves.
Bien que la police soit progressivement devenue synonyme d’« application de la loi », elle est restée avant tout une technique de composition capitaliste sans scrupules, adaptable aux mutations de la production commerciale.
L’auteure explique ensuite les protocoles enseignés aujourd’hui aux policiers en les présentant comme de véritables « performances ».
Se garer en biais, s’approcher par l’arrière et toucher le coffre pour laisser leurs empreintes sur la voiture si le conducteur tire et s’enfuit, se positionner au niveau des montants entre les vitres avant et arrière pour que le conducteur doive se tordre le cou pour le regarder, adopter la « position d’interrogatoire » (POI), mains près de la poitrine comme un boxeur, jambes « en lame » (bladed) pour garder l’arme hors de portée. Le but est de signifier à celui qui est contrôlé qu’il est dans une position inconfortable de domination.
Il en va de même dans l’organisation des groupes de policiers lorsqu’ils sont confrontés à une foule, par exemple. Sophie Landres détaille le mouvement dit de la « nasse » (Kettle), autrement dit l’encerclement. Non seulement il évite l’éparpillement des individus surveillés, mais il permet également d’isoler l’information entre le dedans et le dehors. On apprend également que le « kettle » comprend une sorte de bec par lequel les personnes ne peuvent passer qu’une à une avec ceci de particulier que lorsque la dispersion est effectivement autorisée, elle ne peut se produire que sous l’effet d’une pression extrême causée par ce goulot d’étranglement.
Les références sociologiques que donne l’auteure présentent la « nasse » comme une véritable opération psychologique. Regroupés dans un espace où le sentiment d’enfermement ne cesse de s’intensifier, les manifestants sont amenés à ressentir à la fois de la peur et un ennui catatonique, tandis que la police attend un motif d’arrestation ou celui qui leur permettra de recourir à des méthodes de dispersion violentes.
Le rapport à la danse devient plus évident lorsque Landres évoque une autorité dont les attitudes et les comportements suggèrent une violence éventuelle par l’intermédiaire de mouvements coordonnés et de stimuli sensoriels dans des espaces de temps donnés. Ça correspond, nous dit-on, à ce que Erin Manning appelle la « pensée chorégraphique » et qui consiste à agir sur une situation concrète en s’appuyant sur une conscience immédiate de celle-ci, avant même qu’elle ne soit clairement perçue.
L’auteure cite de récents écrits qui montrent comment la chorégraphie est, elle aussi, une façon de penser à travers le mouvement, de produire de l’ordre de manière performative par le biais d’activités mentales, et de donner une forme intelligible à des gestes, des postures, des expressions et des prémonitions énigmatiques. Et d’affirmer que c’est une logique similaire qui anime l’imagination tactique des policiers : guider leur corps et leur esprit afin qu’ils puissent à leur tour guider le public.

Poursuivant son propos, Sophie Landres revient au capitalisme pour faire une démonstration un peu compliquée concernant le rapport au temps. Selon elle, le travail policier refléterait l’ordre économique en accordant une grande importance à la temporalité. Citant des théories récentes du capitalisme, elle écrit que c’est le temps (et plus exactement l’attente) qui crée la valeur, contredisant la théorie traditionnelle de la valeur-travail qui calcule la valeur d’un bien ou d’un service en fonction de la quantité de travail nécessaire à sa production. En gros, ce serait la latence et le délai qui sont les véritables sources de valeur. Une valeur que le capitalisme extrait de l’intervalle de volatilité entre achat et vente. Après tout, pourquoi pas ? On peut considérer en effet que c’est cet intervalle (plusieurs années parfois) durant lequel le client attend qui donne la valeur à certaines maroquineries de chez Hermès.
Si j’ai bien compris, ce serait celui qui maîtrise le mouvement (et donc la temporalité) qui serait en position de domination. L’idée est séduisante, d’autant qu’elle s’applique tout à fait au fonctionnement industriel qui s’efforce d’organiser avec précision les gestes et le rythme des employés.
À cet égard, il est intéressant de se reporter aux années 1910, où la danse moderne d’avant-garde commençait d’introduire dans ses chorégraphies des mouvements corporels propres aux modes de production industrielle, des routines de travail ou encore des modes de consommations.
La continuation de cette critique du capitalisme, nous explique l’article, passa par l’immobilisme. Rester figé, c’est rendre inopérant le phénomène de fabrication de valeur et d’autorité, c’est remettre en cause l’illusion du mouvement perpétuel et, implicitement, la vertu d’une productivité constante. Rien de moins !
Évidemment, l’art prit sa part de la lutte. À la fin des années soixante, Steve Paxton, chorégraphe du Judson Dance Theater, commença ainsi à développer sa « Small Dance » qui consistait à se tenir debout et se percevoir en train de le faire. À l’instar de John Cage qui découvrait que le silence est plein de sons, Paxton orientait l’attention du danseur pour qu’il perçoive l’immobilité corporelle imprégnée de micro-mouvements internes.
L’explication que donne Landres, on l’aura compris (enfin j’espère), est de montrer que, face aux impératifs économiques, refuser d’engager son corps dans des mouvements permet de produire un ordre nouveau. C’est en tout cas ce que devaient penser les étudiants, dont la propre chorégraphie est apparue alors comme du désordre. Ils imaginaient en effet que l’immobilité pouvait fonctionner selon les droits humains qu’ils défendaient ; je cite : « cessez-le-feu », « arrêt du génocide », « fin des investissements complices du colonialisme de peuplement », etc.
À observer le maintien de l’ordre avec les outils de l’analyse chorégraphique (formes, tempos, unissons, figures au sol), Landres pense qu’on produit de précieuses et rares descriptions sur la société capitaliste.
La question qui reste est désormais de savoir quoi en faire.

Tout compliqué qu’il est avec son tropisme américain, ses réductions historiques et son sujet qui n’est guère courant dans ce genre de publication, cet article m’a grandement intéressé et m’a même fait réfléchir sur la capacité de l’art à éclairer les coins sombres du monde et à trouver parfois de nouvelles explications sur sa raison d’être. Ne serait-ce que pour ça, je tire mon chapeau.
On peut néanmoins, si l’on est un peu frustré (mais toujours à propos de police et de danse), s’intéresser à la chorégraphe brésilienne Alice Ripoll, et à sa création aCORdo de 2017. Il s’agissait de montrer la ville (Rio) du point de vue de ceux qu’elle exclut, des hommes noirs vivant dans les favelas, régulièrement criminalisés et brutalisés par la police. Ce sont ainsi quatre danseurs évoluant dans un espace délimité, très proche du public, vêtus de costumes identiques, pieds nus, alternant des mouvements très physiques qui font référence à la danse et à la bagarre, avec des gestes de soumission, de tension et de violence contenue. La pièce construit une relation de proximité presque corporelle avec les spectateurs, rendant visibles des situations et des rapports de force jusqu’au renversement final qui vient bouleverser les positions de pouvoir : le spectateur joue le policier. Les danseurs, mains contre le mur, c’est le public qui doit les fouiller pour récupérer ses affaires.
Pour les amateurs, aCORdo passera au NEXT Festival de Courtrai les 14 et 15 novembre prochain. D’ici là, on peut voir la vidéo.




Très bien vu ton texte (d'actualité) Merci Max