
« Être ou ne pas être… » On connaît la suite de la fameuse tirade d’Hamlet de l’acte III dans lequel le malheureux héros médite sur le choix entre les souffrances de l’existence et l’incertitude de la mort.
Je me demande s’il n’y a pas du Shakespeare chez Pierre Huyghe, mais un Shakespeare qui serait post-pessimisme, qui sublimerait l’impossible pour en faire une raison d’être (en tant « qu’exister »).
Un observateur, témoin de la nature ambiguë de l’entité, de sa monstruosité, suit des états d’indétermination — de l’incertitude d’être, de vivre ou d’exister. Le film met en scène un être inexistant, un paysage de l’âme, un radical extérieur, qui tente de conjuguer l’empathie avec l’impossible.
Ce monde fictionnel est un véhicule pour accéder à ce qui pourrait être — ou ne pas être —, pour entrer en relation avec le chaos, et transformer des états d’incertitude en un cosmos.
C’est ainsi que Huyghe décrit « Liminals » (2026), une œuvre monumentale présentée par la LAS Art Foundation à la Halle am Berghain à Berlin jusqu’au 8 mars.
Dans l’édition du 16 au 23 février de The New Yorker, un long article de Zachary Fine en parle. (Je vous conseille évidemment de le lire et de vous abonner à cette remarquable publication.)
Voici commence son article :
Ma préparation pour « Liminals », une œuvre d’art de Pierre Huyghe exposée à Berlin, à la Halle am Berghain, comprenait une petite valise remplie de livres et d’articles sur la physique quantique, la science du son, la France post -1968, l’esthétique relationnelle et la sociologie de la techno. Finalement, aucun d’entre eux ne m’a été utile. Parmi les possibilités exaltantes évoquées dans le communiqué de presse figurait un environnement qui mettrait en scène la vidéo, le son, la lumière et la poussière, qui existerait en dehors de l’espace et du temps, et qui fonctionnerait dans un état de flux quantique où « chaque instant est un peut-être ». Le communiqué indiquait également que Huyghe avait fait appel aux services du physicien Tommaso Calarco et du philosophe Tobias Rees. La LAS Art Foundation, qui a organisé l’exposition, a choisi de ne pas mentionner que l’installation se trouve dans le même bâtiment que la discothèque la plus célèbre d’Europe. Ni que « Liminals » est, pour le meilleur ou pour le pire, une œuvre d’art absolument terrifiante.
Ça donne envie, il n’y a pas de doute.
Créée à Berlin en 2019, la LAS Art Foundation échappe aux labels. Ce n’est ni un musée ni un centre d’art au sens classique. Nomade, sans collection permanente, elle investit des lieux existants pour produire de nouvelles œuvres souvent ambitieuses. Sa mission est claire : soutenir des artistes dans des projets de recherche à long terme, au croisement de l’art, de la science, de la technologie et de la philosophie.
L’œuvre de Pierre Huyghe a été co-commandée par la LAS Art Foundation et la Hartwig Art Foundation, et marque la seconde installation de grande ampleur présentée par LAS dans le cadre de Sensing Quantum, un programme récompensé en 2025 par le Grand Prix S+T+ARTS pour WE FELT A STAR DYING de Laure Prouvost.
Zachary Fine décrit l’entrée dans la complète obscurité d’une ancienne centrale électrique (je ne voyais pas ma main devant mon visage) où s’entendent des bruits du tonnerre et de cliquetis métalliques. Dans le coin le plus éloigné brille une faible lueur et il réalise qu’il lui faut se diriger à tâtons vers cette lumière qui s’avère être le faisceau d’un projecteur frappant un écran colossal de près de 83 mètres carrés. Il s’agit de la pièce maîtresse de « Liminals » : un film de cinquante minutes diffusé en boucle.
Le film raconte l’histoire d’un personnage humanoïde dont le visage a été arraché de la tête. Le personnage est nu, avec des cheveux bruns courts, des seins et des organes génitaux féminins ; sa peau est pâle, avec quelques mystérieuses ecchymoses et ce qui ressemble à une cicatrice de césarienne. Son dilemme semble être qu’il est abandonné, seul, et ne sait pas comment exister dans une vaste brousse vide, située au bord d’un vide. Parfois, le personnage essaie sans succès de se lever, se frappant avec ses membres flasques, presque sans os. D’autres fois, il s’accroupit comme un singe ou enfonce un doigt dans la terre comme s’il se préparait à planter une graine. Son geste le plus troublant est lorsqu’il insère à plusieurs reprises une projection de roche dans le trou au milieu de sa tête, afin d’explorer la sensation d’empalement crânien.

L’œuvre présentée s’inscrit dans la trajectoire de Pierre Huyghe, qui délaisse ici toute idée de réparation du réel pour explorer la dissolution du moi. Contrairement à ses précédents films qui ont souvent cherché une sorte de catharsis, Liminals met cette fois en scène la perte totale de la subjectivité.
L’auteur de l’article met en parallèle Human Mask (2014), qui se déroule dans la préfecture de Fukushima, après la catastrophe nucléaire de 2011 et qui montrait un singe poursuivant un rituel humain vidé de sens, avec Liminals qui inverse la logique en présentant un être sans visage cherchant à atteindre une forme d’humanité par la répétition.
« Liminals » combine un décor de friche généré numériquement et un personnage dont les mouvements proviennent de danse butô, de vidéos familiales (notamment de la fille de l’artiste) et d’images variées, recombinées par un programme d’IA. La créature devient ainsi un composite d’autres corps humains, comme nous le serions nous-mêmes, tandis que des simulations sur ordinateur quantique et un modèle d’IA nourri par du bruit imprègnent la bande sonore d’oscillations instables et d’incertitude ontologique.
On peut considérer cette œuvre comme une allégorie de notre condition contemporaine — apocalypse, catastrophe écologique, quotidien vidé de sens, geste qui évoque l’addiction au smartphone lorsque le personnage tend la paume devant son non-visage…
Grâce à une bande-son répétitive et à des sensations physiques perceptibles, cette installation crée une expérience à la fois trop humaine et pas tout à fait. Le spectateur ne regarde plus un monstre, mais le processus de transformation en monstre de notre propre subjectivité.

Zachary Fine est un auteur originaire de La Nouvelle-Orléans, titulaire d’une bourse postdoctorale Kim-Frank en « critique » à l’université Wesleyan.



