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Philippe Ramette est un héros. Il est de la trempe de ces figures légendaires auxquelles on attribue des exploits remarquables, et, même si les siens ont lieu dans un monde réputé pour être souvent factice (je veux parler du monde de l’Art), il n’en est pas moins vrai que les hauts faits de Philippe Ramette sont authentiques. L’homme est de la nature des Ajax, des Léonidas ou de quelque autre Siegfried qui se mesurent au monde et y éprouvent leur talent.
Certes, il n’est pas flamboyant, n’a rien du mirliflore, et tout dandy qu’il est, Philippe Ramette paraît étrangement léger, immatériel et presque fugace. Sa présence est comme un éther que l’on respire sans s’en rendre compte et qui nous fait aussitôt nous sentir tranquilles et prêts au rêve. Je ne sais pas d’où vient cette impression. Je l’ai pour ma part souvent ressentie en sa compagnie et c’est évidemment une sensation bien agréable, d’autant que les propos de notre personnage sont pareillement balsamiques et ont la vertu du baume.
Il n’est évidemment pas question de faire ici une tentative critique du travail de Philippe Ramette. Les études existent, et pas des moindres. Ceux qui connaissent bien l’artiste en parlent d’ailleurs magnifiquement. Je pense à Christian Bernard, qui fut le directeur de la Villa Arson avant d’être celui du MAMCO à Genève. Je pense également à Noël Dolla, qui a été son professeur précisément à la Villa Arson, et qui, le premier avec Bernard, vit le soleil se lever dans cet esprit si singulier.
Singulier, dis-je, car, franchement, quel jeune étudiant, penserait à crucifier sa mobylette — crucifier au sens propre —, en se privant du même coup de son utilité ? Celui qui doute, bien sûr ! Et un doute qui n’est même pas du pyrrhonisme. Ah ! Je l’imagine, bourrelé d’incertitudes métaphysiques, filer au guidon de sa machine vers une éternité mystique, traversant à toute allure on ne sait quel jardin des Oliviers (il y en a dans le jardin de la Villa Arson, des moines capucins en ont planté au XVIe siècle). Il devine déjà que l’inspiration divine de l’artiste, celle qui a guidé Fra Angelico, Raphaël, Rembrandt et tant d’autres, ne sera pas la sienne, s’agissant de peinture en tout cas.
On connaît la suite. Le jeune homme s’est alors retrouvé dans une telle déréliction qu’il décide d’en finir… avec la peinture. Il brûle la dernière qu’il a faite (et que personne n’a pu voir), place les cendres dans une carcasse récupérée de vieux téléviseurs, puis déclare : « Les Cendres de Dieu » (1988).
On a évoqué à propos de cet acte radical une « sécularisation du processus artistique ». Ça paraît possible si l’on considère la peinture comme ars magna et l’art en général d’essence divine. Pour ma part, une chose me paraît autrement certaine quant aux artistes. Ils ont en effet ceci de particulier qu’ils n’existent (en tant qu’artiste) que dans l’incertitude ; leurs gestes n’ont de perspective que dans l’obscurité la plus complète. Autrement dit, ils ne savent jamais si ce qu’ils font sera ou non de « l’art ». La conséquence est qu’ils vivent avec le doute comme nécessité et raison d’être, tandis qu’autour d’eux, les autres ont la connaissance que leur travail a une destination précise, ils savent ce qu’ils font et ce qu’ils vont en obtenir.
Ça peut sembler un peu trop subtil, après tout, personne n’est tout à fait sûr de ce qu’il fait ! Je crois néanmoins que c’est essentiel pour comprendre l’état d’esprit d’un artiste qui ne peut jamais compter sur une attente formelle quand il fait quelque chose, faisant de lui en quelque sorte le permanent spectateur de ses propres actes. On imagine de quelle façon cette situation peut conditionner l’esprit et plus généralement les attitudes.
Or, à l’exact opposé se trouve l’adepte de la religion (appelons-le « le croyant »). Celui-ci sait souvent avec une assez grande précision, ce qu’il va obtenir de ses actions, que ce soit ici et maintenant ou plus tard et « ailleurs ».
Ainsi, d’un côté, il y a l’artiste qui agit dans l’obscurité du doute et, de l’autre, le croyant qui vit dans la clarté (d’aucuns diraient « aveuglement ») de la certitude. Rien de plus opposé ! Il n’est pas étonnant qu’à un moment ou à un autre, ces contraires puissent s’attirer ou se repousser, selon les circonstances. L’Histoire en générale et l’Histoire de l’art en particulier ne manquent pas d’exemples.
Mettre en boîte les cendres de Dieu ou placer sur la croix du Rédempteur un moyen de déplacement ordinaire et quotidien relève de cette dichotomie. Ce n’est pas du blasphème, de la dérision ou du mépris. Je crois plutôt que ça a été une façon pour Philippe Ramette de « lutter avec l’Ange », comme l’avait fait Jacob (illustré notamment par Delacroix). Ce combat nocturne avait un enjeu important, puisqu’il s’agissait d’une rencontre authentique avec le Créateur, et Ramette, de s’apercevoir au matin que c’était lui et personne d’autre.
J’entends déjà la voix de certains dénonçant l’excès du dithyrambe. Je précise donc que, quand je dis que Philippe Ramette est le Créateur, je ne suppose pas qu’il soit Dieu ou même un dieu. Je dis que notre homme est un fabricant de réalité et qu’à ce titre, il fait bel et bien exister quelque chose. La confusion quant à la qualité de démiurge de Ramette vient peut-être du fait que les mots « mystère », « mystique » et « métier » ont une racine commune.
Cela étant dit, quelle est cette réalité ?
Parmi les travaux de Philippe Ramette, ses photographies sont des références. Que ce soit la série qui s’intéresse à l’apesanteur, celle des expéditions sous-marines, des portraits conceptuels et allégoriques ou encore celle des « modes d’emploi » (l’utilisation de prothèses), toutes authentifient l’acte de l’artiste, en faisant quasiment office de constat d’huissier. S’agissant des deux premières qui ont nécessité une organisation méthodique, un processus technique inventif, une certaine condition physique et une imagination fertile, il est bon de rappeler qu’elles ne comportent aucun trucage numérique. La conséquence est qu’on ne regarde pas ses photographies comme des mimèsis, mais comme le dévoilement d’un monde où le réel est loyal tout en étant impossible. L’esprit se retrouve alors confronté à un conflit qui mêle la physique élémentaire et le soupçon habituel envers l’image photographique.
Plus encore, on ne regarde pas seulement une performance d’artiste en imaginant les systèmes qui lui ont permis de déambuler sous l’eau à chercher son chemin en complet veston ; de se tenir sur un balcon en pleine mer de Chine avec l’horizon à ses pieds plutôt que devant lui, ou de rester allongé, les pieds sur son bureau fumant une cigarette, perdu dans ses pensées au point d’avoir oublié que la chaise qui le portait n’est plus là. Ce ne sont pas non plus de simples images distrayantes qui montrent des paradoxes, sans quoi on ne les verrait pas avec cette sensation de légère griserie, cette impression d’être face à une sorte de démesure, qui n’est toutefois pas celle qu’éprouve le randonneur de Friedrich devant la mer de nuages auquel on a souvent fait référence en parlant de Ramette.
Les apparences sont en effet trompeuses. Certes, le personnage de Philippe en costume sombre peut faire penser à ce Wanderer immobile et tranquille devant un paysage qui le domine tout entier sans pour autant annihiler sa pensée. Pour autant, le « sublime kantien » n’est pas pour notre héros contemporain qui ne contemple rien d’extérieur à lui-même, et n’a donc pas besoin de se confronter à quoi que ce soit.
Durant l’été 2014, sous la coupole des Galeries Lafayette, il ne s’intéressait pas aux stands des parfumeurs dessous lui, et sur le belvédère des Terrasses de la Presqu’île, à Lyon, je ne crois pas que sa contemplation soit véritablement motivée par le paysage devant lui.
Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas un effet d’échelle disproportionné que nous montre Philippe Ramette, un rapport de dimensions entre l’infini de l’espace et les limites de l’humain. L’impassibilité du personnage romantique de Caspar David Friedrich et la placidité du dandy-Ramette ne sont pas comparables. Le premier se trouve devant l’immensité tandis que le second est dedans. On ne nous propose pas de venir à ses côtés comme le fait le peintre allemand afin de ressentir la même chose que ce promeneur devant cette mer de nuages. Ramette nous impose une tout autre topographie : la nôtre ! Ce n’est donc pas une sorte d’imitation du réel que l’on a devant les yeux en regardant ses photographies…
Considérons à présent les fameuses « prothèses ». En voici quelques-unes parmi les plus connues :
L’Objet à voir le monde en détail (1990), Le Point de vue individuel portable (1995), L’Objet à voir le chemin parcouru (2003), La Boîte à isolement (1989-2004), La Potence préventive pour dictateur potentiel (1993), L’Espace à culpabilité (1993), La Prison individuelle portable (1994), Les Prothèses à humilité et à dignité (1992), Le Fauteuil à coup de foudre (2001), Le Canon à paroles (2001), L’Objet pour communiquer avec soi-même (1992).
Que ce soit des installations pour modifier la perception, des dispositifs en rapport avec la condition humaine, ou des instruments pour être mis en relation avec les autres, ces objets constituent toujours des interfaces avec des réalités alternatives. Le mot prothèse, d’ailleurs, ne me semble pas tout à fait approprié. Plutôt que de pallier un manque (au mieux, on pourrait les qualifier d’auxiliaires), ces systèmes agissent comme des portes avec les titres fournis par l’artiste en guise de clés. Qui pourrait imaginer qu’un casque-arrosoir puisse être une Allégorie de la création (2022) ? Ne faut-il pas le savoir pour devenir soi-même le jardinier de son imagination à l’instar de notre héros ?
Pour finir, comment ne pas penser à cet autre fabricateur de réalité que fut Lewis Carroll ; je pense, en particulier à cet ouvrage un peu (voir beaucoup) oublié, mais qui est bien plus passionnant qu’Alice, je veux parler de Sylvie et Bruno, qui a notamment inspiré l’écrivain argentin Borges. Je conseille évidemment sa lecture qui nous plonge dans une logique détraquée et deux mondes parallèles.
Voici quelques-unes des inventions que l’on y trouve : La baignoire pour bains debout qui permet de se laver sans s’allonger, les bottes pour « temps horizontal » adaptées à un climat où le temps ne coule pas verticalement comme la pluie, mais horizontalement, l’« Outlandish Watch », une montre capable de faire défiler le temps en arrière sans changer les événements passés, le train à gravité avec une locomotive mue uniquement par la gravité, sans vapeur ni effort ; la voiture aux roues ovales pour rendre malades ses occupants, le carrosse anti-fuite qui empêche les chevaux emballés d’aller quelque part, un système de stockage de temps qui accumule du temps libre pour éviter l’ennui, ou encore la lumière noire avec une flamme de bougie couverte d’encre.
Chez l’écrivain britannique, les jeux de mots difficiles à traduire, ainsi que les « portmanteau words » (mots-valises), contribuent à la mise en œuvre d’une vérité singulière. Chez Carroll comme chez Ramette, il n’y a pas un monde préexistant qui serait en quelque sorte reflété dans leurs créations. Les histoires de l’un et de l’autre exposent une réalité tout entière qui, jusqu’alors, était invisible. Il n’est pas question de « vrai » ou de « faux » (de possible ou d’impossible, si on préfère), mais bien du dévoilement d’un espace qui n’a de limites que l’esprit du lecteur ou du regardeur.
L’Éloge du pas de côté de la place Bouffray à Nantes est à cet égard emblématique. L’hommage rendu au décentrement du regard (et donc de la pensée et accessoirement de l’acte) n’est pas une critique détournée de la statuaire « ordinaire » dans l’espace public. Ce n’est pas non plus une manière de contester la société telle qu’elle est. Philippe Ramette ne se bat contre rien. L’individu est d’un pacifisme déconcertant et même d’une rare urbanité, où qu’il soit, on fait l’éloge de son équanimité. La raison est simple à comprendre : le monde dans lequel il évolue et qu’il a en commun avec nous ne peut pas l’étonner ou le surprendre, parce qu’il en a toujours plusieurs autres avec lui, au cas où…
Il semble ainsi que Philippe Ramette a bel et bien trouvé un remède au mal du monde, un antidote à cette volonté de vérité (Wille zur Wahrheit) qui déchaîne les pulsions mortifères des peuples qui brandissent leurs normes et leurs moralités les uns contre les autres. Ce contrepoison, c’est l’art ! L’art qui affirme l’existence sans la laisser succomber à cette mort par la vérité dont a parlé un jour le philosophe du surhomme et de la volonté de puissance.
Un héros, vous dis-je !




