Autant le dire tout de suite, la lecture du dernier numéro d’ArtReview Asia m’a prodigieusement ennuyé. Non seulement il s’est encore agi de parler d’art en tant qu’objet de résistance avec son cortège habituel de luttes convenues (décolonialisme, mémoire, capitalisme, écologie, genre, visibilité, etc.), mais, de plus, la revue a recyclé certains articles de l’édition principale (ArtReview). C’est le cas de celui de Debray sur Venise, ou encore de celui consacré à Saodat d’Ismailova, qui faisait la couverture de juin.
Bien sûr, c’est l’été, les sujets se font rares, les rédacteurs sont en congé, mais bon ! Je paye tout de même deux abonnements, l’un pour Art Review et l’autre pour Art Review Asia !
HEUREUSEMENT…
Il se trouve une perle dans ce numéro : l’entretien entre Shahrnush Parsipur et Shirin Neshat, deux femmes d’origine iranienne ; la première est l’écrivaine que l’on sait et la seconde, la cinéaste (et photographe) plusieurs fois présente à Venise.
Shahrnush Parsipur, née en 1946 en Iran et qui vit désormais en Californie, a passé un certain temps en prison aussi bien du temps du Shah que de la République islamique. Son livre culte Women Without Men, qui a été publié puis interdit en 1989, a été adapté assez librement par Shirin Neshat en 2009. Elle avait déjà produit quelques années auparavant une série de cinq installations vidéo immersives, chacune portant le nom d’une des protagonistes centrales du roman.
Le roman que je rapprocherais volontiers de Cent Ans de solitude de Márquez et qui mêle magie et réalisme social a pour toile de fond le coup d’État de 1953 qui a renversé le Premier ministre Mohammad Mosaddegh. On y suit cinq femmes aux trajectoires pour le moins contrastées : une épouse enfermée dans l’autorité d’un mari dominateur ; une adolescente aux prises avec la peur du désir et le poids des normes familiales ; une prostituée aspirant à se soustraire à sa condition ; une femme mûre vivant en marge des conventions et une autre en rupture avec les rôles prescrits par la société. Leurs parcours finissent par se rejoindre au jardin de Farrokh Laghâe, un espace concret autant que symbolique où elles expérimentent de façon fabuleuse, au sens propre, la possibilité d’exister « sans hommes ».
À l’écart du fracas du monde, le décor central du jardin figure évidemment une représentation ancestrale du paradis.
SHAHRNUSH PARSIPUR : Le jardinage est une pratique courante en Iran depuis l’Antiquité, et le métier de jardinier est l’un des plus anciens au monde. La notion de paradis s’est forgée à partir des jardins iraniens et a trouvé sa place dans la littérature religieuse iranienne. C’est pourquoi elle occupe une place importante dans la vie des Iraniens. Je me suis inspirée de cette idée. Le jardinier est le personnage le plus important du livre. D’une certaine manière, il incarne également Dieu. Un Dieu qui, cette fois-ci, prend Zarrinkolah pour épouse, car il souhaite valoriser les prostituées et les sauver de la misère de leur destin.
Dans l’entretien, Shahrnush Parsipur évoque la condition des femmes en Iran, et plus généralement, si elle reconnaît que le simple désir des femmes de disposer de leur destin est encore, dans de nombreuses sociétés, perçu comme un acte de subversion, elle se dit agacée qu’en parlant de son livre, on se focalise sur la seule condition féminine. L’ouvrage, selon elle, s’adresse aussi bien aux femmes qu’aux hommes : Je préfère que l’on considère les hommes comme faisant partie de l’humanité. Elle n’est d’ailleurs pas féministe, un terme qu’elle déteste (le mot « féminisme » me fait penser au « masculinisme »).
Évidemment, dans cet entretien, on lui demande son avis sur l’attaque américaine contre l’Iran, et Parsipur de répondre qu’elle y est farouchement opposée. Pour elle, les Iraniens qui pensent que la République islamique doit tomber à tout prix, et qui sont donc favorables à cette guerre « sont fous. Ils ne savent pas ce que signifie la guerre. Ils ne savent pas ce que signifie la destruction de toutes les industries iranienne ». Shirin Neshat abonde dans son sens, considérant que les Iraniens, qui vivent notamment à l’étranger, sont très divisés et qu’ils s’affrontent sur des questions d’idéologie. La période, selon elle, est terrible dans la mesure où non seulement leur pays est attaqué et en guerre, mais, de plus, les Iraniens eux-mêmes se battent les uns contre les autres.
L’interview se termine sur un ton de profonde résignation. Parsipur raconte que l’exil a pratiquement brûlé sa carrière : Je vis aux États-Unis, mais je passe tout mon temps avec des Iraniens. Les livres que je lis sont en persan. Toutes les personnes à qui je parle sont iraniennes. J’ai très peu d’amis américains. Je ne connais pas grand-chose de la société américaine, car je n’ai jamais eu l’intention de venir ici. J’ai été contrainte de venir et, pour l’instant, je ne sais pas grand-chose de l’Amérique.
À quatre-vingts ans passés, elle dit être fatiguée et malade, qu’elle vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre sous oxygène (et avoir retiré son masque pour l’entretien).
Shirin Neshait, qui lui demandait enfin s’il y avait une chance qu’elle envisage de se remettre à écrire, la vieille dame est sans appel :
Non, ma chère. J’ai écrit autant que j’ai pu. Je n’ai plus rien à dire. Cela fait longtemps que j’ai cessé d’écrire.
La nouvelle trilogie vidéo de Shirin Neshat, intitulée « Do U Dare ! », est présentée au Palazzo Marin, à Venise, jusqu’au 6 septembre.
L’ouvrage « Women without Men » de Shahrnush Parsipur, traduit par Faridoun Farrokh, est publié aux éditions Penguin. Il est également disponible en français : Femmes sans hommes aux Éditions Lettres Persanes, 2006, traduction de Christophe Balaÿ.





