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Il y a plus de deux mille ans, un certain Nazaréen qui sermonnait sur la montagne a demandé aux gens qui l’écoutaient d’être charitables et de faire le « bien », mais en le faisant de telle sorte que leur main gauche ne sache pas ce que la droite faisait. C’est Matthieu, l’ancien collecteur d’impôts devenu apôtre par vocation, qui l’a raconté dans le best-seller que nous connaissons tous.
Évidemment, Yeshoua Ha-Nozri ne faisait pas un discours sur la neuroscience et la latéralisation hémisphérique cérébrale, ses propos étaient essentiellement allégoriques, quoiqu’il en fût, deux mille ans plus tard, Noël Dolla fait la même chose : le bien (en plus du beau) avec une main qui ne sait pas ce que l’autre fait. C’est la raison pour laquelle, lors de nos entretiens, il s’est qualifié de « pantographe débile ».
Celui qui a été l’un des membres fondateurs du mouvement Supports/Surfaces, qui interviendra dans le paysage avant même les artistes américains du Land Art, dont les œuvres sont présentées dans les collections et institutions prestigieuses depuis des décennies et qui eut pour élèves à la Villa Arson des artistes internationalement reconnus, est un gaucher intégral. Cette information est importante, comme nous allons le voir.
Il est également essentiel de savoir que, pour lui, la main est l’outil par excellence de l’artiste. Lui-même se considérant comme un artisan, aimant mieux l’appellation de peintre à toute autre, alors que sa production protéiforme explore en réalité tous les médias.
J’ai toujours été étonné par ailleurs de voir chez cette personne plus proche du boxeur que du danseur quant à l’apparence, l’élégance extrême des gestes qu’il fait avec la main, lorsqu’il parle, désigne quelque chose ou soutient un propos. Ses poignets, ses mains, ses doigts semblent alors d’une éloquente délicatesse, d’une légèreté et d’une douceur surprenante, laissant d’un seul coup apparaître une âme tendre et entière.
Il va sans dire que, lorsqu’il s’agit de faire un dessin, un trait de peinture ou plier une matière, cette main, affûtée par soixante années d’expérience professionnelle (en plus de toutes celles de la vie ordinaire, dont certaines chez lui comptent double), montre une précision sans faille.
Je me rappelle ainsi que, lorsqu’il a travaillé en 2017 à la galerie des Ponchettes à Nice, pour l’exposition qu’il y préparait, il fallait peindre de très grandes surfaces de couleurs parfaitement unies, sans qu’aucune variation ne soit visible. Noël, et ses assistants le firent. Non seulement l’effet était saisissant, mais les limites externes de ses surfaces peintes avaient été réalisées pour obtenir une ligne uniforme au pinceau à rechampir avec ce geste de rotation entre les doigts plutôt qu’en utilisant des bandes collantes qui eussent produit une limite certes plus nette, mais beaucoup moins « humaine ». L’effort avait été considérable et, pour tout dire, seul un œil expert pouvait s’intéresser à ces détails, mais ça éclaire assez correctement, me semble-t-il, l’état d’esprit de l’artiste : aucune compromission quant à l’honnêteté du geste, même si personne n’est capable de s’en apercevoir.
Mais revenons à mon propos.
En février dernier, je suis allé voir Noël Dolla à Nice et il m’a montré la dernière série sur laquelle il travaille depuis quelque temps, intitulée Terra Amata.
Son atelier est un ancien lieu de construction navale situé à quelques pas du port. C’est un vaste bâtiment où il a aménagé son habitation et pour rejoindre l’endroit où il travaille, il emprunte un escalier intérieur en passant par une salle d’archive et un bureau plus intime où il réalise ses dessins. Chaque fois que je m’y rends, c’est toujours un plaisir de descendre dans ce lieu remarquablement aménagé, parfaitement rangé, intelligemment agencé où l’artiste produit son œuvre et où la dichotomie entre la silhouette menue de Dolla et l’espace grandiose qui l’entoure donne inconsciemment la dimension spirituelle de l’artiste en tant qu’homo faber.
Ces derniers mois, cependant, il n’y est guère descendu. L’été et l’automne, m’a-t-il dit, ont été rudes. « Pas la niaque ». Il faut dire que ces deux dernières années, Noël a été touché par la perte de nombreux proches : l’artiste Ben et sa femme Anne en juin 2024. Dans les tragiques circonstances que l’on sait. En novembre de la même année, c’est Louis Cane, son compère de Supports/Surfaces, qui disparaît. En janvier 2025, c’est Claude, son dernier frère, qui meurt. En septembre, c’est au tour d’Henriette, l’indispensable compagne de son ami Claude Viallat de décéder. Ce dernier fêtera bientôt son quatre-vingt-dixième anniversaire.
Noël Dolla en parle très simplement et sans pathos. Il a en effet une capacité remarquable de résilience, sans compter qu’il arrive à évacuer cette violence des coups du sort en la redirigeant adroitement dans son travail. Par exemple, la série de peintures « Tchernobyl » de 1986 n’a que peu de choses à voir avec la catastrophe nucléaire, elle concerne la mort de ses frères atteints du SIDA. Le goudron qu’il a utilisé pour réaliser les œuvres produit une épaisseur gluante et sombre dans laquelle la colère et la tristesse ont pu ainsi se neutraliser.
Cette capacité à assimiler les sentiments les plus forts et à les restituer d’une manière ou d’une autre est incontestablement sa marque de fabrique. On connaît du personnage les engagements sans concession, son verbe haut et ses fermes convictions parfois sans nuance, distribuées urbi et orbi. D’aucuns y voient de la brutalité, pour ma part, j’y vois, en plus d’une véritable honnêteté de conscience, une forme de protection et de distanciation. En effet, que l’on ne se méprenne pas : Noël comprend et ressent tout avec une grande acuité, mais, dès son plus jeune âge, confronté à la rugosité du monde, son âme tendre a préféré se caparaçonner et réserver ses effusions à l’art.
Pour s’en convaincre, il y a cette œuvre qu’il a réalisée en 1984. Il s’agit d’une vidéo de 13 minutes et 43 secondes intitulée « love song », du nom du morceau de musique d’Elton John dont est constituée la bande-son. C’est un hommage à sa grand-mère qui souffrait d’un cancer à l’œil. Cent vingt‑neuf photographies prises entre le 5 janvier 1973 et le 15 mars 1976 se succèdent au rythme lent des accords de guitare ; ce sont des images prises dans le cimetière de Nice, des images sans affects, sans esthétisme, parfois même sans véritable qualité, des images d’un monde d’éternité et d’amour avec les mots que les vivants ont laissés sur les tombes de leurs défunts. Les dernières images de la vidéo sont celles de sa grand-mère allante et venante dans sa chambre, un pansement sur l’œil, le visage déformé par la maladie qui va l’emporter, en robe de chambre, en chaussons, devant un miroir, dans son fauteuil ; la vieille dame est là, se laissant regarder et photographier par son petit-fils, confiante, presque heureuse, pourrait-on dire. Enfin, c’est la dernière photographie, celle du visage de Noël — un jeune homme — chevelu, qui repose la joue sur une surface molle, un lit peut-être…
Cette vidéo est une merveille de sentiment filial exprimé sans détour, sans fausse pudeur et avec une parfaite justesse. C’est précisément cette justesse qu’on retrouve dans ses œuvres ultérieures avec toutefois la distance et les filtres que la vie lui a suggéré de placer ici.
En descendant dans l’atelier de l’artiste, mon œil est allé directement sur l’un des murs où sont accrochées les œuvres en cours. La dernière fois, c’était un travail plutôt austère, des vagues taillées dans une épaisse matière caoutchouteuse noire, vissée sur le mur. L’une de ces pièces était d’ailleurs présentée à l’exposition de Saint-Étienne en avril dernier.
Cette fois, c’était très différent. Sur de grands formats au fond presque blanc à peine teinté de gris, semblant flotter sur la toile émergeaient de curieuses figures, comme des pictogrammes colorés bleu, vert, jaune, rouge ou noir. Ces espèces de symboles étaient curieusement mal assurés et comme hésitants. Il ne faisait pourtant aucun doute qu’ils étaient bel et bien à leur place, ils ne détonnaient pas, ne troublaient pas le regard. Pour tenter une comparaison explicite, je dirais que ce n’était pas comme des graffiti ou des tags dans un lieu public où les motifs paraissent intrusifs ou posés. Ici, c’était le contraire, ils étaient à leur place et je percevais même une sorte de nécessité dans la relation entre le fond pâle et ces différents éléments (croix, flèche, crâne, spiral, maison, étoile, etc.). En m’approchant, je découvris alors, presque ton sur ton — gris sur gris — d’autres formes relativement similaires, mais cette fois, tout à fait maîtrisées quant à leur forme. La flèche, par exemple, n’était plus tordue, mais parfaitement orthoscopique. Idem pour les autres éléments.
Une toile sans châssis était fixée sur le mur de droite, à ses côtés deux autres étaient déjà montées. Sur le mur opposé, il y avait d’autres toiles terminées avec ces mêmes symboles sur des fonds clairs dont les variations étaient infimes.
Terra Amata, me dit Noël, et de me raconter en tendant le bras en direction du sud-est la découverte à deux pas de son atelier de l’une des plus anciennes traces de domestication du feu (400 000 ans). « Je suis juste en dessous. À l’époque, ici, c’était 20 mètres sous l’eau ».
S’ensuivit une explication sur le choix de ce nom pour la série qu’il avait commencée. Il n’y avait strictement aucun rapport avec la préhistoire, l’art pariétal, etc., et pour que l’on ne se trompe pas, il n’avait pas choisi de formes animales dans les symboles, ce serait trop facilement se méprendre. Il évoque plus volontiers de vieux carnets de croquis de voyages, il se rappelle aussi avoir autrefois dessiné les contours de son corps, de ses mains notamment et, dans l’ensemble des explications qu’il me donnait en vrac, se glissa une information importante : « Ben ouais, c’est une espèce de tentative de retour à l’origine du dessin, de la peinture et de l’écriture. C’est un mix ».
Nous y voilà ! Terra Amata, l’origine du feu, devient dans l’atelier la recherche d’une trace autrement humaine, celle du dessin, de la peinture et de l’écriture.
L’artiste à 81 ans, et il est légitime de vouloir à cet âge se retourner sur ce qui a été fait. Toutefois, pour Noël Dolla, il ne s’agit pas de regarder le chemin parcouru et de soupirer de satisfaction ou de nostalgie ; l’imaginer serait bien mal connaître le personnage ! Ce qu’il veut, c’est connaître, savoir, comprendre, sans avoir besoin de recommencer. Le passéisme n’est pas son genre. Et s’il regrette probablement, comme tout un chacun certaines choses, il n’est pas de ceux qui font marche arrière ou qui s’installent dans une espèce de stase confortable. Il avance toujours, expérimente, teste, prend des risques, y compris dans son travail. Sa carrière le prouve.
Il faut cependant reconnaître qu’il a l’avantage du terrain. Nice et Dolla ne font qu’un si je puis dire. Sa famille, ses amis, son travail, ses souvenirs : tout est ici. Il a été enseignant pendant près de trente ans à la Villa Arson. Ses amis d’enfance, il les retrouve le matin à la boutique du pêcheur, ses œuvres jalonnent l’espace public de la ville, comme la dernière en date, Lou Che, qui surplombe du haut de ses quatorze mètres le quai du port.
Et puis, Terra Amata, c’est aussi la Terre Aimée…
Je crois, quant à moi, que cette recherche d’origine (dessin, peinture, écriture), c’est chez Noël Dolla, une recherche de l’innocence primitive.
Nous savons que cet homme est écorché vif par l’état du Monde. Nous savons aussi qu’il nie l’existence de Dieu et de toute divinité. C’est un athée farouche. Pourtant, le spirituel est partout dans son œuvre — j’en suis intimement persuadé. Il me plaît même de comparer l’individu à Saint Thomas d’Aquin, qui est décrit dans les récits hagiographiques comme ayant conservé une pureté d’âme exceptionnelle tout au long de sa vie, comparable selon son confesseur à celle d’un enfant de cinq ans.
Quoi qu’il en soit, la relation qu’il entretient avec la mort et ses mystères est trop forte pour ne pas susciter chez lui des interrogations. Qu’importe, ce ne sont pas aux humains de les résoudre en les théorisant et en les fixant dans les dogmes.
Reste alors le geste, la perfection du geste, et c’est ainsi qu’il s’est défini à propos de cette série Terra Amata comme un « pantographe débile », un reproducteur de monde à l’échelle que l’on veut.
Il m’a montré comment il faisait et c’est pour le moins édifiant : il peint avec ses deux mains, en même temps et dans un même mouvement.
Sa très grande habileté et sa non moins longue expérience sont, comme on l’a compris, des outils de haute précision. L’artiste sait exactement quand et où commencer ; il sait également quand et où s’arrêter. Ce n’est pas si facile en réalité. Produire en acte une pensée nécessite une maîtrise parfaite de sa main. Pour Noël Dolla, c’est la gauche. Sa virtuosité est exceptionnelle. Il le sait et c’est précisément cette capacité hors norme qu’il va contourner.
Petite incise : rares sont les artistes, qui arrivés à ce point de leur carrière, plutôt que de continuer à faire ce qu’ils savent bien faire et qui ne le font plus que par automatisme, décident de remettre en jeu leur capacité de création. Aller à l’encontre de la facilité, des attentes ou encore du marché nécessite un véritable courage et une droiture peu commune. Voilà qui est dit.
Ainsi donc, tandis que la main gauche de Dolla dessine une croix, la droite l’imite, ou plus exactement, tente de copier le mouvement et forcément n’y arrive pas. C’est dans cette impossibilité que se trouve la valeur ajoutée. La main qui sait ne peut rien pour celle qui ne sait pas. L’effet homothétique du pantographe est raté. Comme le dit Noël, sa dextre fait « un peu ce qu’elle peut » et cette incapacité de réconcilier les deux côtés d’un même cerveau produit une nouvelle liberté de forme.
Comprenons bien qu’il ne s’agit cependant pas d’essayer simplement de peindre avec la main droite. Il n’y a en effet rien à résoudre ou à apprendre. Le but est de voir ce que donne le même geste lorsqu’il n’a pas le « savoir ». Le dessin « impensé » qui est de cette manière produit est alors peut-être cet archétype que cherche l’artiste, cette origine du tracé, cette innocence des premiers temps de l’humanité.
Pour aller un peu plus loin et mesurer la distance, Noël Dolla a fait presque disparaître sa connaissance en la dissipant dans le fond. Les symboles réalisés avec la main gauche — la main experte — et qui, eux, sont parfaitement exécutés ont ainsi été peints presque ton sur ton, comme des échos d’un temps passé, celui de soixante années d’expérience et qui finiront par s’éteindre.
À cet antagonisme existentiel de l’existence humaine — conscience/inconscience ; savoir/ignorance, vie/mort — s’ajoute l’impossibilité du repentir. Lorsque Noël Dolla est devant la toile sans idée précise quant au résultat et qu’il se lance dans cette confrontation des deux hémisphères cérébraux, il n’a pas la possibilité de s’arrêter pour corriger son geste. Tout ce qui est commencé doit s’achever. Quel bel aphorisme de l’existence humaine !
Le plus extraordinaire, c’est qu’on ressent tout cela avec une grande force devant ces toiles. La présence de ces abstractions, qui n’émergent pas du néant, mais comme d’une certaine profondeur (c’est la raison pour laquelle le fond de la toile n’est pas blanc, mais légèrement teinté) est considérable. Hélas, cette sensation que l’on éprouve physiquement est quasiment imperceptible en reproduction photographique.
Je suis descendu plusieurs fois à des heures différentes dans l’atelier de Noël Dolla pour essayer de comprendre cette impression, mais je ne suis pas arrivé. J’ai tenté de rapprocher la forme que j’avais devant les yeux à d’autres formes qui me semblaient possiblement proches, Mirò, Torres Garcia, mais ce n’était pas la même chose. En plus du côté « inconscient » ou « onirique » de l’un ou de l’autre se trouvait sur les toiles de Dolla une part qui n’était pas surréelle de la substance du monde, mais bien ordinaire, tout à fait commune. Toute la différence était là. Il n’y avait ni cette élévation de l’âme que l’on ressent parfois devant une œuvre ni ce tremblement des nerfs. C’était autre chose de bien plus puissant. C’était la sensation d’être là, d’être soi-même et d’appartenir tout à fait à l’instant en même temps qu’à l’éternité.
J’imagine une grande salle où plusieurs de ses grandes toiles seraient accrochées les unes à côté des autres et j’imagine la sensation de celui qui déambulerait dans ce monde reconstitué par un pantographe débile et dans lequel la dimension temporelle serait comme abolie. Quelle sensation ce serait !






Merci, Max. C’est un peu trop élogieux, mais c’est très bien vu.