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L’exposition « Moi et les autres » à la Fondation groupe EDF promettait d’explorer avec nuance nos vies en ligne, mais elle m’est surtout apparue comme un dispositif discursif et muséographique où l’idée prend le pas sur l’expérience sensible. Entre un commissariat « artistique et scientifique » qui cherche la légitimité dans le jargon et les grandes notions (EGO, ALTER, HOLO) et des œuvres souvent datées ou pédagogiques, j’ai eu le sentiment de me trouver davantage dans un centre de documentation que dans un espace d’art. Quelques œuvres échappent pourtant à ce piège, en particulier les minuscules peintures-Glitch de Pola Ciarska qui, sans m’expliquer quoi que ce soit ( et tant mieux !) rejouent le voyeurisme numérique dans un gynécée pop et intime, me donnant la seule véritable expérience artistique forte d’une exposition où, comme le rappelle le néon de Laurent Grasso, « la visibilité est un piège ».
Jusqu’au 27 septembre 2026, au 6 rue Juliette Recamier 75007 FONDATION EDF. Entrée gratuite, mais sur réservation.
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Lorsque j’ai lu le communiqué de presse de l’exposition, je me suis dit que ce n’était pas forcément gagné. Tout d’abord, mon œil avait de la difficulté à se fixer sur la première page, aux couleurs criardes et à la mise en page compliquée, mais surtout, les textes présentant les avis des uns et des autres me semblaient curieusement indigents.
Par exemple, « L’édito » du délégué général de la Fondation EDF enchaînait des lieux communs et des poncifs, par exemple en évoquant l’Irruption d’Internet qui remet en cause les frontières entre vie publique et vie privée ; la main invisible des algorithmes soupçonnée de pervertir nos expériences en ligne, et pour finir, la question définitive : Internet est-il nécessairement l’accélérateur d’une polarisation propice à la dégénération de nos démocraties ?
Vient ensuite ce qui m’a paru être un propos de camelotier. Les commissaires, dit-il, ont cherché à répondre aux questions posées en sélectionnant des œuvres produites au cours des trente dernières années. J’avais ainsi l’impression que le choix avait été fait de façon exhaustive, forcément laborieuse et selon un protocole rigoureux (les trente dernières années, pensez donc !), ce qui me paraissait douteux. Qu’il se trouve dans l’exposition des œuvres anciennes mélangées à certaines plus récentes ne constitue pas un tri parmi un ensemble, d’autant que la commissaire d’exposition chargée de la partie « artistique » n’est pas une spécialiste du sujet.
Aurélie Clemente-Ruiz est en effet une historienne de l’art spécialisée dans le monde arabe et la muséologie. Pendant une vingtaine d’années, elle a été à l’Institut du Monde Arabe (l’IMA) avant de rejoindre en 2022 le Musée de l’Homme, dont elle est la directrice générale.
« Bonaparte en Égypte », « les Trésors de l’Islam en Afrique », « la photographie du monde arabe contemporain », « le Hip-Hop du Bronx aux rues arabes », « d’Oum Kalthoum à Dalida », les sneakers, Enki Bilal ou les photographies des figures historiques issues de la diversité ayant contribué à l’histoire de la France, voilà à peu près les projets commissariés par Mme Clemente-Ruiz. Sans évidemment mettre en doute son professionnalisme, j’ai eu un peu de mal à imaginer de quelle façon son expertise pourrait apporter de la valeur à l’exposition.
Camille Roth, qui est le commissaire scientifique, propose quant à lui de se pencher sur les aspects optimistes de cette thématique, à savoir « Internet et notre sociabilité ». Sa formation hybride entre sciences formelles et sciences sociales (Polytechnique et ponts et chaussées) lui permet sans aucun doute de poser les bonnes questions et même d’essayer d’y répondre, mais puisqu’il s’agit d’une exposition essentiellement artistique (« Regards d’artistes sur nos vies en ligne »), il me paraît essentiel de voir comment tout cela a été perçu, interprété, et restitué par lesdits artistes.
Comme toutes les expositions qui sont organisées autour de la primauté d’une idée, le visiteur finit hélas souvent par être devant une proposition discursive et documentaire plutôt que visuelle. L’œuvre se transforme alors en un document. La lecture ou l’écoute des explications deviennent pratiquement obligatoires, transformant l’expérience en quelque chose d’intellectuel, théorique, et moins sensorielle. Bref, on se retrouve comme dans un centre de documentation, une étude historique ou sociologique.
Parfois même j’ai eu la sensation que, lorsque l’art s’accompagne de la science, il cherche en fait une forme d’autorité, de crédibilité ou de légitimité. Et pour tout dire, ça me fait penser à cette époque du XXe siècle où la religion catholique copinait avec les scientifiques pour ne pas perdre de leur audience en leur demandant d’expliquer l’inexplicable.
Que l’art ait aujourd’hui besoin d’aller chercher un peu de certitude dans l’esprit du « consommateur » est une évidence, et ce n’est pas forcément mauvais, mais lorsque le modus operandi est l’essentiel du propos, l’art devient en quelque sorte inutile.
J’ai utilisé le latin, mais les commissaires l’ont fait également. L’exposition se découpe ainsi en trois parties (et trois étages) : EGO, ALTER et HOLO. On est pas loin de la spiritualité et de la Sainte Trinité, mais passons…
EGO, c’est la notion de soi. De quelle façon celle-ci prend forme sur les réseaux ? ALTER, c’est « l’autre » en relation avec soi. Il s’agit donc du lien entre les personnes, de la communauté ; du rapport que l’on entretient avec cet autre.
Enfin, plus subtil, HOLO (qui est en réalité d’origine grecque) a un rapport avec le « tout », le rapport au monde et la perception que l’on en a.
L’idée est séduisante tout autant que rationnelle si ce n’est que le dossier de presse ne fait pas dans la demi-mesure : « Moi et les autres » analyse, à travers les notions d’EGO, ALTER et HOLO, la transformation du lien humain à l’ère numérique. Sans tomber dans l’utopie ni la dystopie, elle montre comment Internet redéfinit nos identités, nos relations et notre rapport au monde, à travers un parcours d’œuvres à la fois critiques et fascinées. Ces approches sensibles ouvrent la possibilité de réinventer Internet comme un espace de partage, de création et de dialogue bienveillant, permettant de repenser nos identités numériques et de recréer des liens sociaux plus humains dans le monde réel.
Ce n’est pas rien, aussi, vingt-trois artistes ont été commissionnés pour cette noble cause et j’ai noté en passant que pour atteindre cet objectif, la parité n’était pas nécessaire : quinze femmes et huit hommes.
Malgré tout, le début se révélait prometteur. Après avoir franchi la porte du bâtiment cossu de la fondation, délicieusement retiré au fond d’une petite impasse du quartier ultra-chic du 7e arrondissement, on est immédiatement scruté par une myriade d’yeux bleus grands ouverts. Ce sont les néons de Laurent Grasso rassemblés sous le titre de Panoptes. La référence à Argos Panoptès est claire, doublée de celle de Bentham et de sa prison circulaire. Il ne manque que Foucault. Il est indiqué que l’œuvre interroge les régimes de visibilité. Ces yeux anonymes et disséminés créent une présence constante (Argos ne dormait jamais), presque invisible, dont il devient difficile de se libérer. Ce n’est pas vrai j’y suis très bien arrivé.
Dans cette section — je rappelle qu’il s’agit d’EGO —, les exemples sont tout de même un peu pauvres. J’ai notamment été déçu par l’unique pièce d’Ōzgür Kar (a guy under the Influence), un artiste turque très remarquable et dont le travail mêlant aussi bien les allégories médiévales, l’esthétique de l’Internet et la solitude contemporaine montre assez subtilement la forme de réflexion existentielle que l’on peut avoir de nos jours. Ce n’est malheureusement pas le cas avec cette pièce sans grand intérêt présentée seule et qui a été prêté par le FRAC Picardie. Cet artiste que j’apprécie beaucoup pour son humour noir qui était à la Documenta 15 (2022). Son esprit créatif pourrait être un combi de Becket, de Dante et de Bosh.
Seuls, les grands lavis de Françoise Pétrovich ont retenu mon attention, non pas en tant qu’illustration du sujet de l’expoo, mais bien comme des œuvres autonomes. Les photographies de Marilou Poncin n’apportent pas de valeur particulière, si ce n’est un petit plaisir qui s’efface aussitôt qu’on détourne le regard de ce modèle qui, en cinq tirages ternes et mal éclairés se dépouille de ses oripeaux Kardashianesques.
La reconstitution métaphorique par Katherine Longly d’un intérieur de Japonais souffrant de « hikikomori » ne m’a pas non plus séduit. Lire sur des tablettes accrochées au mur les propos de ces personnes inadaptés à la vie ordinaire n’est pas très original en fin de compte. De la même manière, les propositions de Ben Grosser en tant que critique d’un système ( Minus ou Protocole of Looking, 2011), semblent aujourd’hui tout à fait datées. Probablement qu’à l’époque, c’était pertinent ou même intéressant, mais, 15 ans en la matière, ce sont des années de chien, il faut les multiplier par 7 !
Pour information, Minus est un réseau social créé par l’artiste-chercheur comme une œuvre critique des logiques addictives de Facebook ou Instagram, Minus propose par conséquent une alternative « finie » aux flux infinis de ces réseaux sociaux. Chaque utilisateur n’a ainsi droit qu’à 100 publications pour toute sa vie, avec un compteur qui ne fait que diminuer à chaque post. Quant à Protocle of Looking, c’est un dispositif dans lequel le spectateur devient à la fois observateur et observé, et est confronté à sa propre visibilité. Là aussi, le propos est obsolète, chacun étant aujourd’hui sans état d’âme son propre spectateur.
En montant à l’étage (section 3, HOLO), j’ai l’impression d’être dans cette sorte de musée où les visiteurs sont arrivés par hasard ou par ennui, déambulant en jetant un coup d’œil distrait çà et là. Pour le coup, on reconnaissait la patte de la commissaire spécialiste en muséographie. La pièce maîtresse (on tombe dessus en arrivant) était celle de Magalie Mobetie Mourning cloud, will we all end up in the cloud(s)? à laquelle je l’avoue, je n’ai pas compris grand-chose. La lecture du cartel s’est avérée ardue tant le concept était quintessencié, si bien que je me suis contenté de voir un morceau de pelouse en plastique sous un amas de petites fleurs de la même matière, solidement arrimé au plafond par des câbles métalliques et une tablette éteinte… misère !
Même les pièces de Sophie Calle m’ont fait peine à voir. Ces annonces matrimoniales de jadis publiées dans la presse et qui nous semblent aujourd’hui drôles, désuètes ou ridicules, on les a vues cent fois sur… les réseaux sociaux. Il n’était pas nécessaire de les agrandir, de les encadrer et de les surmonter d’une photo de chasse (mais oui, évidemment, rechercher un conjoint c’est une chasse !) Quant à la vidéo de Valentina Peri qui est un très long monologue (35′ 14″) de la pionnière du « computer dating » au Royaume-Uni en 1964, je l’ai trouvée sympathique non pas en tant que témoignage de l’amour qu’on cherche par la télématique, mais par les conditions de la captation et plus précisément par le décor. Ce devait être au domicile de cette digne vieille dame qui a aujourd’hui 92 ans et qui, pour l’occasion, était dans un large fauteuil en velours imprimé. Des photographies en noir et blanc au mur (un homme à son bureau et un défilé dans une rue), des albums posés sur une table coincée derrière une porte et une desserte avec trois mugs, un gâteau et un flacon de miel en plastique ; voilà ce qui a plus retenu mon attention.
Le côté (un peu) spectaculaire revient à Philippe Parreno avec l’une de ses installations bien connues de ballons flottants, gonflés à l’hélium et regroupés au plafond (Speech Bubbles). On connaît la référence aux Silver Clouds de Warhol et on tâche de faire la relation avec l’autre nuage flottant de l’exposition, celui des morts dans les fleurs de Magalie Mobetie, déjà citée. Cette série, qui a aujourd’hui près de trente ans semble elle aussi un peu vieillotte et l’on se demande ce qui justifie sa présence. Peut-être est-ce sa notoriété et son pedigree. Il y a une dizaine d’années, les mêmes ballons (mais noirs) flottaient en effet au plafond de la Fondation Vuitton.
Mais puisque le destin est souvent bienveillant pour ceux qui aiment l’art et les artistes et qu’il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous », comme le suggérait Paul Eluard, voici que je découvre le travail de Pola Ciarska. C’est une série de minuscules peintures sur carton (9 x 9 cm environ) en forme de polygone que l’on doit regarder avec la loupe. Ces Glitchs représentent des intérieurs imaginaires peuplés exclusivement de femmes dans un univers utopique coloré et pop. Ce sont des scènes intimes de la vie privée et quotidienne — chambres, salons, moments de détente ou de plaisir — qui sont vues comme par un voyeur et où l’intime devient spectacle. L’absence d’hommes et la focalisation sur des femmes qui paraissent épanouies, nues (ou presque) évoquent un gynécée joyeux qui serait tout à fait éloigné des contraintes sociales.
Ce voyeurisme à distance (il faut une loupe) est sans aucun doute à rapprocher de l’expérience de l’artiste en Pologne. Vivant seule dans un immeuble de grande hauteur à Gandsk, elle imaginait les vies des voisins avec leurs rituels quotidiens dans des espaces inventés. Le film d’Alfred Hitchcock Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock (1954) la d’ailleurs profondément marquée.
Je rappelle que le mot glitch à l’origine désignait des interférences électromagnétiques et des artefacts visuels dans les premiers systèmes vidéo et informatiques. Ces parasites produisaient des bugs dans les jeux vidéo, par exemple en créant des comportements anormaux des personnages (traversé de murs, téléportation, etc.). Au fil du temps certains ont voulu esthétiser ces erreurs, en créant intentionnellement des bugs-visuels avec un style graphique très reconnaissable. C’est même devenu un style identitaire d’une certaine culture pop pour marquer une rupture avec la propreté numérique excessive ou pour évoquer la fragilité de l’interface. Il y a une quinzaine d’années, le glitch art a été plus ou moins théorisé lors du symposium GLI.TC/H
L’artiste, en me forçant (et sans avoir à m’expliquer comment ou pourquoi), à jouer au voyeur et à entrer dans son imaginaire, a réussi son coup si je puis dire. C’est selon moi, la meilleure des expériences à faire dans cette exposition.
Les autres propositions de cette section se distinguent en ceci qu’ils cherchent à expliquer, à faire comprendre, à désigner ou à donner la leçon et j’ai déjà dit dans d’autres articles mon peu d’attirance pour cette posture d’artiste. Même les dispositifs censés nous faire participer à l’œuvre et à repenser la cohabitation entre la technologie et le vivant (je fais référence à Wood Wide Web de Béatrice Lartigue) ne sont guère convainquant du point de vue artistique.
Enfin j’ai terminé par la section 2 au sous-sol. Les indications données par le dossier de presse ne coïncident pas avec les lieux, mais ça n’a pas vraiment d’importance en fait.
Les deux œuvres de Neil Beloufa « Saving a colleague in a war zone » et Waiting for a train to arrive while a wildfire takes over a forest, toutes deux de 2022, m’ont laissé dubitatif. Ces panneaux en ronde-bosse (deux personnes qui regardent leur téléphone sur l’un et une femme qui consulte une tablette sur l’autre) sont réalisés en cuir synthétique avec des parties tactiles en LED. Outre le fait que les titres sont plutôt ésotériques, la critique des réseaux sociaux, des médias contemporains et des structures de pouvoir par l’artiste me laisse, je l’avoue un peu froid.
Idem avec le grand dessin mural de Juliette Green, Le numérique favorise-t-il plutôt la coopération ou la compétition ? C’est une commande de la Fondation pour l’exposition et le DP nous apprend en explication de l’œuvre que Juliette Green a développée dès l’adolescence une méthode de prise de note mêlant texte et dessins. Ce doit être important pour comprendre d’autant qu’il est également indiqué que le numérique apparaît comme un espace complexe, permettant de nombreuses formes de solidarité. J’imagine surtout le plaisir qu’a dû avoir l’artiste à écrire et organiser ces mots, ces lignes, ces formes, etc. Curieusement ça se sent. Personnellement, je n’en ai pas eu.
Finalement, c’est Laurent Grasso (prix Marcel Duchamp 2008) avec son néon : Visibility is a trap qui a raison, la visibilité est en effet un piège. L’œuvre date de 2012 et était présentée au Jeu de Paume pour son exposition Uraniborg
Cette même année, la magnifique exposition Néon — Who’s afraid of red yellow and blue? à la regrettée Maison Rouge présentait une centaine d’œuvres de ce genre des années 40 à ce jour (2012 donc), notamment celles de François Morellet, de Bruce Nauman, de Claude Lévêques et d’autres grands noms. Il n’y avait malheureusement pas la « robe électrique » d’Atsuko Tanaka (1956). À l’époque, déjà, il me semblait que cette sorte de recensement du néon dans l’art était pour montrer qu’il n’y avait désormais plus rien à expérimenter avec ce médium.
Caroline Dupinet, concernant l’exposition au Jeu de Paume et Visibility is a trap avait beau expliquer que « de par ses dimensions il est nécessaire de s’attarder pour se saisir de l’intégralité de la citation et donc se rendre involontairement captif du piège tendu par l’artiste », je pense quant à moi qu’on doit prendre la citation au pied de la lettre. Cette exposition est une sorte de piège, mais heureusement, je peux dire qu’on ne risque pas de se faire mal. C’est déjà ça.









