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Pendant plus d’un siècle, Victorine Meurent n’a été qu’un prénom dans les catalogues en même temps qu’un corps offert aux scandales du Déjeuner sur l’herbe et d’Olympia, avant d’être renvoyé dans le noir des réserves.
Dans le dernier numéro du BURLINGTON MAGAZINE, Laure Boyer nous raconte magnifiquement tout de cette affaire, jusqu’à la mise à jour de deux photographies sorties d’une boîte du fonds Fantin-Latour au musée de Grenoble.
Ces deux clichés de 1863 ont été réalisés au studio de Gaudenzio Marconi à Paris. Sur l’une d’elles, Victorine est assise, nue, la main au menton, le regard oblique dans une pose quasiment identique que celle de la femme du Déjeuner sur l’herbe. Sur la seconde, elle est allongée sur le ventre, jambes repliées, la tête tournée vers l’objectif, une Olympia encore en brouillon, les yeux déjà armés des futurs scandales.
Sur ces tirages à l’albumine, on est loin des Vénus en marbre des salons officiels. Tout ce que la peinture lissait alors réapparaît, les taches de rousseur, la bouche bien rouge, les sourcils renforcés à l’encre, une peau un peu épaisse, vivante…
Marconi, est un ancien peintre devenu photographe pour l’École des Beaux-Arts. Ses cadrages serrés, les fonds gris profond, la lumière frontale sont le matériel brut que Manet ramène à son atelier pour fabriquer ses bombes picturales. Certes, on peut reconnaître certaines poses d’une tradition plus ancienne (et l’article en cite quelques-unes), c’est tout de même une nouveauté dans la façon de faire. Et ces photos prennent place dans les nombreux ateliers parallèles des photographies de nus réservées à l’intimité des intérieurs, amateurs ou professionnels.
Ce qui, en effet, affole le XIXᵉ siècle, ce n’est pas qu’une femme nue soit représentée, c’est qu’elle ait l’air d’être là, pleinement, frontalement, sans voile mythologique ou prétexte allégorique. À l’heure (du Second Empire) où circulent déjà dans un marché parallèle, des photographies stéréoscopiques pornographiques, les nus peints de Manet à partir de ce genre de photographie (ou tout du moins issues des mêmes studios) sont spontanément assimilés au « salon de la gaudriole », comme si Olympia ou la femme du Déjeuner sortaient tout droit d’un catalogue clandestin. Le porno d’accord, mais uniquement en privé, l’exposition sur les murs officiels, pas question ! Sans compter que les codes académiques ont toujours la côte.
S’agissant de la Victorine de Manet, même Théophile Gautier en parle comme un « chétif modèle » à la chair « sale », aux ombres évoquant la cire des figures de musée. Quatre ans plus tard, en 1867, il change d’avis cependant et la regarde comme « une belle figure dont la tête est fine, jolie et spirituelle, ornée de la plus riche chevelure vénitienne qu’un coloriste puisse souhaiter », tout en continuant néanmoins à regretter que Manet la rende laide.
Ce retournement qui ne signe pas un ralliement complet à la modernité en prend tout de même le chemin, actant l’apparition dans la sphère publique d’un certain réalisme, même si la photographie ruine (discrètement) la fiction d’une beauté intemporelle. Victorine a effectivement de grands pieds, une peau qui tache, un nez long, et son chignon est tenu par un simple ruban, ce même ruban noir qui deviendra chez Manet une sorte de signature, de Mademoiselle V… en costume d’espada à la barmaid du Bar aux Folies-Bergère.

La jeune femme Victorine, noir et blanc sur les photos, est bel et bien de son temps. On sait qu’elle est danseuse, modèle, mère célibataire et même élève de l’Académie Julian. Elle n’est donc pas simplement celle qui pose et est bien loin du cliché confortable de la prostituée perdue que certains biographes lui ont collé après coup.
On peut même imaginer que Victorine Meurent en acceptant de se prêter au jeu des poses, des photos, des toiles et des scandales, a aussi forcé l’art de son temps à accepter de voir la réalité en face. Dans ce cas, il faudrait peut-être qu’elle soit coassociée à la grandeur de Manet en tant que complice du « mauvais-goût » (selon certains grincheux de l’époque), un mauvais goût qui est devenu un élément considérable de l’Histoire de l’Occident.
J’ajouterai pour finir que l’on considère probablement cette époque un peu dessous sa valeur, humainement parlant. La société n’était pas aussi prude et coincée qu’elle nous apparaît aujourd’hui. Elle était même autrement libérée à certains points de vue. Le développement et la diffusion dès la deuxième moitié du XIXe des sciences et des techniques, avaient modifié radicalement l’état d’esprit des individus qui n’étaient pas dupes de la (leur) condition humaine. Le Naturalisme dans les arts, aussi brutal et parfois sordide qu’il puisse avoir été, n’en est pas moins la preuve d’une émancipation de l’individu. Dans tous les cas, c’est à considérer positivement.
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TOP ! merci Max