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J’ai un doute…
Il y a plusieurs mois, j’étais allé voir l’exposition de Nicole Eisenman chez Hauser & Wirth, qui m’avait enthousiasmé. J’y suis retourné récemment pour voir les œuvres de Leonardo Devito qui étaient présentées non pas dans le cadre d’une exposition formelle, mais dans celui d’une invitation de la galerie, selon une récente initiative — HAUSER & WIRTH INVITE(S) — dont l’objet est d’accueillir des artistes, des galeries ou des écrivains dans l’espace d’exposition du deuxième étage, leur permettre une visibilité plus importante et je cite, « contribuer activement au développement d’un écosystème artistique durable et inclusif ». Pour être franc, j’ai du mal à comprendre en quoi cela peut consister, quoi qu’il en soit, c’est Leonardo de Vito qui a été invité en collaboration avec sa galerie Ciaccia Levi (Paris et Milan).
L’artiste est né en 1997 à Florence. Sa biographie nous informe qu’il a fait des études d’art dans cette ville, ainsi qu’à Turin et en partie à Vienne, mais on insiste sur le fait qu’il a commencé étant encore au lycée par le Street art, sous le nom de Mehstre, inspiré notamment par Blu ou Ericailcane.
Il est évoqué ensuite comme un événement quasi cathartique son « arrestation » en 2017 pour vandalisme et son « retour » dans l’atelier où il s’est détourné des interventions artistiques publiques illicites.
J’ai des doutes, dis-je parce que les œuvres de Leonardo Devito sont séduisantes au premier abord et qu’elles font un peu trop facilement écho dans mon esprit à ce qu’il disait en 2020 à propos du Street art dans une publication italienne : certains utilisent l’intervention illégale dans la rue dans le but de créer un produit « consommable », en misant sur la grande visibilité obtenue dans un lieu public. En somme, on veut impressionner la masse, en utilisant des fétiches et des images banalement captivantes et répétitives pour obtenir la notoriété.
Je ne mets évidemment pas en doute la probité de l’artiste. Toutefois, je me suis retrouvé devant des peintures et des céramiques (sous la forme de bas-reliefs) vraiment « bien faites », faciles d’accès et attirantes en ce qu’elles me semblaient plutôt familières. Une familiarité avec notamment l’Histoire de l’art, la grande et la moins grande, machinée de réalisme magique, de surréalisme figuratif, de néo-naïf, de Pittura metafisica, avec une touche bien (trop) marquée de Renaissance Toscane : Giotto, Cimabue, Uccello, Della Robia et consorts. Bref, du solide, et la liste des artistes qui m’ont traversé l’esprit est longue.
Il y a également, et c’est peut-être plus intéressant, une familiarité indéniable avec « l’air du temps ». En présence des œuvres de Devito, j’ai ressenti une exemplification de l’état de notre monde dans lequel l’individu se trouve dans une réalité incertaine où il ne peut pas (ou ne veut pas) croire ce qu’on lui montre, ce qu’on lui dit, lui fait sentir, etc. Pourquoi, dans ces conditions, rester fidèle à la simple mimèsis aristotélicienne ? De là son intérêt pour les réalités alternatives ou augmentées, pour les appareillages qui permettent de construire sa propre réalité dans des virtualités assumées, avec en supplément toute une gamme de spiritualités interchangeables.
Dans ses conditions, le « magique », les juxtapositions absurdes, les déformations, la disproportion, l’émerveillement, l’inconscient, le mystère, l’étrangeté (inquiétante ou non), l’humour, l’onirisme, tout cela a sa place sur la palette du peintre et c’est précisément ce qui rend les œuvres de Devito familières : on s’y sent comme dans la vie (ou comme on pense y être).
Aussi habilement et subtilement que cela a été fait, la référence insistante à l’Histoire de l’art suffit-elle à valoriser une œuvre ? Cette sorte de rapprochement, avec ou sans télescopage, n’est pas forcément une garantie d’originalité et authenticité. On a certes l’impression d’être dans la connivence en voyant ces paysages en carton-pâte avec des dragons d’enfant qui nous rappellent la Première Renaissance, ces villes allégoriques, ces esprits flottants dans les cieux, ces bas-reliefs en céramiques qui aimeraient rejoindre celles des Della Robia, mais après ?
En regardant Rapimento, j’ai cru voir le cheval et la danseuse de Seurat (le Cirque). Pour Regalo di compleano c’est Picasso et ses Bohémiens qui m’est venu à l’esprit, et plus subtilement, c’est à La Chasse de Nuit d’Uccello que m’a fait penser Caccia… Soit !
On nous dit qu’il y a dans tout cela une véritable narration personnelle, et, en effet, dans plusieurs toiles, une certaine intimité résonne dans les grands espaces de l’art. De cette façon, on a l’impression d’être plus proche de l’imaginaire de l’artiste, qui se retrouve alors dans un environnement que l’on connaît tous en prenant une dimension en proportion. Le fonctionnement est un peu comparable à celui des réseaux sociaux qui permettent à l’insignifiance de chacun d’exister à grande échelle et d’éveiller un égard chez les autres qu’elle n’aurait pas eu autrement. Ce n’est évidemment pas un jugement de valeur, l’insignifiance n'étant qu’une affaire de point de vue.
Quoi qu’il en soit, ce désir de proximité est également mis en avant par le texte de Violette d’Urso commandé par la galerie et qui a choisi la forme épistolaire en nous proposant de lire par-dessus son épaule ce qu’elle pense de l’artiste. Dans une lettre adressée à une certaine P, elle relate ainsi de façon intime et familière sa rencontre avec Leonardo. Une rencontre qui s’est faite à distance, par Internet, pour que tout cela ait lieu à notre dimension et selon les modes ordinaires de communication d’aujourd’hui.
La prose est hélas indigente : ([…] Mais ça a été le moment le plus inspirant de mon année. J’étais anxieuse avant notre rendez-vous. J’ai révisé toute mon histoire de l’art parce que… et bien, regarde ces peintures… Mais à la seconde où est apparue sur mon écran, j’ai compris qu’il n’était pas ce que j’avais imaginé. Oui, c’est un génie de la peinture et aussi un être extrêmement sympathique, d’un enthousiasme contagieux pour les choses dont il parle à merveille, qu’il inclut dans son travail, avec lesquelles il joue et qu’il transforme.
Sans mettre en doute l’engouement de Madame Urso, ni même son style, je ne suis pas certain que cela apporte quelque chose au travail de Leonardo Devito. Je trouve même que ça détonne avec le lieu qui est habitué à un accompagnement critique des expositions autrement consistant.
Ainsi donc, ces œuvres m’ont semblé en fin de compte à la fois silencieuses et bavardes. Comme je l’ai dit, on imagine volontiers qu’il puisse y avoir une histoire à laquelle on serait éventuellement susceptible de s’intéresser, cependant, on n’entend pas grand-chose et on ne voit pas non plus très loin, contrairement aux œuvres de Nicole Eisenman, dont certaines sont dans la même veine et qui, elles, ne cherchent pas à nous séduire. Elles nous plongent directement dans le bruit de la vie, dans un brouhaha, dans une vraie histoire. Libre à nous d’y entrer ou non.
J’ai donc en effet un doute, mais, comme un autre Leonardo l’a dit, « celui qui ne doute pas acquiert peu » et je ne peux par conséquent que remercier Devito pour tout ce qu’il m’a donné à l’occasion de ma visite chez Hauser & Wirth.
Jusqu’au 20 décembre






