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Dans le numéro de juin du toujours remarquable Burlington magazine, Mark Evans nous propose l’une de ces histoires que j’apprécie tout particulièrement à propos d’une œuvre qui nous promène à travers l’Histoire, traînant avec elle le mystère des destinées - grandes et petites.
Une vente record et un mystère persistant
Le 28 janvier 2021, à l’occasion d’une vacation historique chez Sotheby’s à New York le marché de l’art mondial a vibré d’une rare intensité. Le portrait d’un Jeune homme tenant un médaillon, chef-d’œuvre de la maturité de Sandro Botticelli, était adjugé pour la somme astronomique de 92,2 millions de dollars. Ce prix, vertigineux pour une œuvre dont l’attribution fit longtemps débat, souligne la fascination exercée par ce visage demi-millénaire de la Renaissance, d’autant que derrière la perfection de ses traits, subsistait une anomalie troublante, à savoir le médaillon de bois représentant un saint, incrusté dans le panneau de peuplier et qui détonne incontestablement avec l’ensemble.
Cette œuvre recèle une double énigme qui a longtemps tenu en échec les plus fins connaisseurs. Premièrement, comment ce trésor florentin a-t-il pu s’égarer dans l’ombre d’un manoir du nord du pays de Galles, et secondement, quel secret cache ce fragment médiéval dont la présence semble défier la logique historique ? Entre expertises scientifiques de pointe et chroniques de la noblesse européenne, l’enquête mené par Evans nous mène des rives de l’Arno aux landes galloises ( en passant par plusieurs pays européens)
Le puzzle du médaillon : Débat d’experts et preuves scientifiques
Penchons nous dabord sur l’insertion de ce fragment siennois, attribué à Bartolomeo Bulgarini (mort en 1378) au cœur d’une œuvre peinte un siècle plus tard. Deux écoles de pensées se sont affrontées
La Théorie A (Richard Stapleford) : En 1987, Stapleford défendait l’idée d’une insertion originale. Selon lui, Botticelli aurait sciemment créé une tension métaphysique entre le naturalisme vibrant du jeune homme et l’imagerie rigide du saint médiéval, opposant la vie charnelle à l’éternité de l’art.
La Théorie B (Roberto Longhi & Keith Christiansen) : Dès 1960, le grand Longhi (auteur entre autre d’une magnifique étude sur Piero della Francesca !) fustigeait ce qu’il appelait un « non-sens anti-historique ». Pour lui, le médaillon ne pouvait être qu’un ajout tardif, remplaçant sans doute un élément original perdu — peut-être un miroir ou un médaillon en stucc représentant un patriarche Médicis.
L’arbitrage définitif est venu de la science.
L’évidence xylophage : Les radiographies X révèlent que le médaillon de Bulgarini était déjà criblé de galeries de vers à bois avant même son insertion. Plus probant encore, le niveau de dégradation du fragment excède de loin celui de panels contemporains de Bulgarini, comme L’Aveuglement de saint Victor.
Le contraste de conservation : Tandis que le médaillon est dévasté par les insectes, le panneau de support de Botticelli est demeuré parfaitement intact, une impossibilité biologique si l’infestation datait du XVe siècle.
La « réparation invisible » : L’analyse des bords montre des traces de dorure et de poinçonnage datant du XIXe ou du début du XXe siècle, caractéristiques d’une manipulation moderne visant à intégrer les deux époques de manière transparente.
La piste des Wynn de Glynllifon : Une hibernation séculaire
Quant à l’œuvre de Botticelli, elle a connu une véritable « histoire de Cendrillon ». Lorsqu’elle est repérée et achetée en 1938 par le marchand Sidney F. Sabin au domaine de Plas Glynllifon, chez le 5ème Baron Newborough, elle est si peu considérée qu’elle avait été évaluée un plus tôt à seulement une dizaine de livres sterling. Le baron lui-même professait un dégoût marqué pour ce portrait.
Pourtant, le revers du tableau murmurait déjà ses secrets. Une inscription ancienne, « D’Alessandro / Botti / cello Fiorentino », suggère que l’œuvre possédait déjà son attribution correcte avant de quitter l’Italie. On y trouve également les dates de naissance (1437) et de mort (1515) de l’artiste, des erreurs tirées directement de Vasari. La date de naissance réelle de Botticelli (1445) n’ayant été publiée qu’en 1839, on en déduit donc que que le tableau se trouvait déjà en Grande-Bretagne avant cette date.
L’opinion traditionnelle selon laquelle le 1er Baron Newborough, Thomas Wynn aurait acquit le tableau de Botticelli lors de son Grand Tour entre 1782 et 1791, ne résiste pas non plus à l’annalyse. D’abord, parce que lorsque Wynn résidait à Florence à cette époque, la connaissance de Botticelli se limitait à la caricature que Vasari faisait d’un artiste talentueux mais fantasque, réduit à la pauvreté par son dévouement au fanatique dominicain Savonarole. Ses peintures n’étaient ainsi guère connues, sauf des amateurs du « cabinet des tableaux anciens » récemment fondé aux Offices par le grand-duc Léopold Ier. D’autre part, Wynn résidait à Florence de manière « très obscure » pour échapper à ses créancier, laissant son fils « courir à l’état sauvage ».
Maria Stella, Lady Newborough : La “Baronne de l’Art”
Le véritable personnage romanesque de cette épopée est Maria Stella Petronilla Chiappini, la seconde épouse de Thomas Wynn ( ele avait alors 13 ans !) Figure tourmentée, cette ancienne « chanteuse » florentine dont le mariage fut qualifié de « mésalliance » par ses contemporains a nourrit toute sa vie une passion dévorante pour les arts.
Persuadée d’être la fille légitime du duc d’Orléans, échangée à la naissance contre un garçon (le futur Louis-Philippe), elle cherchait dans l’art une preuve de son sang royal. Son goût pour les portraits était une obsession : elle se fit sculpter par Joseph Nollekens en 1797 dans un « déshabillé » révélateur, le sein nu, une audace inédite pour la noblesse britannique de l’époque. Plus tard, ruinée par ses procès, elle ira jusqu’à troquer son propre carrosse contre un portrait de Jane Seymour, la troisième épouse d’Henri VIII et mère d’Edouard VI.
Le scénario d’une commande ingénieuse : L’intervention de Giuseppe Collignon
La thèse novatrice de Mark Evans place l’acquisition du Botticelli vers 1820-1823, lors du retour de Maria Stella en Toscane. Elle y rencontre l’homme providentiel Giuseppe Collignon. Directeur de l’école de dessin de Sienne et restaurateur de renom, Collignon est son protecteur et le mentor de son fils.
Disposant d’un accès privilégié aux trésors des églises siennoises désaffectées, Collignon avait sous la main des fragments d’autels dispersés, dont le fameux saint de Bulgarini. Maître de la « réparation invisible », il était le seul capable d’orchestrer cette hybridation technique audacieuse, insérant le panneau médiéval pour redonner de l’éclat à un portrait dont l’élément central original était peut-être dégradé. Il reçut pour ses services la somme de 1 500 scudi, soit plus de trois fois son salaire annuel de directeur.
En 1823, pour le 21e anniversaire de son fils Thomas John (le 2e Baron), Maria Stella expédie le tableau au pays de Galles. Dès 1828, les visiteurs de Glynllifon s’émerveillent devant ces « nombreuses peintures rares et antiquités de valeur » rapportées d’Italie, confirmant l’arrivée de l’œuvre sous l’impulsion de la baronne.
Conclusion : La réhabilitation d’une provenance et d’une collectionneuse
Cette enquête magistrale transforme notre compréhension du Jeune homme au médaillon. Nous ne sommes plus face à une anomalie de la Renaissance, mais devant un témoignage fascinant du goût du XIXe siècle, une époque où Botticelli commençait à peine son ascension vers la gloire mondiale.
La réhabilitation de Maria Stella, Lady Newborough, est totale. Loin d’être la « sœur folle » décrite par son propre frère, elle apparaît comme une collectionneuse audacieuse, capable de déceler la beauté d’un maître alors oublié. Ce portrait, avec son étrange médaillon, n’était pas seulement un investissement, mais un talisman familial, un lien vibrant entre sa terre d’exil galloise et l’apogée culturel de sa Florence natale. Par-delà les siècles et les restaurations de Collignon, le regard du jeune homme continue d’interroger le nôtre, portant en lui les stigmates et la splendeur d’une lignée d’exception.
Article très technique et très documenté à lire pour le plaisir de l’art.



