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C’est à Bâle dans la cathédrale que se trouve la dépouille d’Érasme, l’humaniste et le penseur que tout bon européen connaît (ou doit connaître) et c’est chez son ami Thomas More, l’auteur immortel de l’Utopie qu’il rédige en 1509 cet Éloge de la Folie pour se moquer des superstitions et des pratiques pieuses de l’Église tout autant que de la folie des pédants.
De Bâle à Paris, il n’y a eu qu’un pas à faire en cette fin d’octobre 2025 et c’est au Grand Palais, cette sorte d’église — que dis-je, cette cathédrale — que l’on a célébré cette religion qu’est l’art aujourd’hui.
Éloge de la folie ?
Quelques jours avant cette grande messe, je veux parler d’Art Basel, plusieurs circonstances avaient attiré mon attention quant à cette nouvelle spiritualité. La première eut lieu lorsque, rentrant chez moi, je passais dans le bois de Boulogne devant le vaisseau de Franck Gehry qui abrite la fondation Vuitton.
La rétrospective de Gerhard Richter allait bientôt commencer ; il devait probablement y avoir un transport ou une manutention d’œuvres et une grande portion de l’avenue où est située la Fondation était alors en quasi-état de siège m’obligeant à rouler au pas sur plusieurs centaines de mètres. Je m’étais fait alors la réflexion devant cette débauche de sécurités et de précautions que c’était peut-être démesurée pour quelques peintures, aussi intéressantes qu’elles puissent être.
La semaine suivante je me trouvais dans la galerie Hauser & Wirth rue François 1er pour écouter Jeffrey Gibson parler de sa nouvelle exposition avec quelques visiteurs de marques venus d’outre-Atlantique. Un moment, mon oreille fut attirée par un échange tout à fait sérieux à propos de deux céramiques sur deux petits socles (vert pour l’une et rouge pour l’autre) eux-même installés sur un autre socle, blanc et très ordinaire, pour être à la bonne hauteur. La discussion entre l’amateur et l’artiste tournait précisément autour des deux socles colorés. Gibson expliquait à son interlocuteur qu’ils faisaient partie de l’œuvre tandis que les socles blancs, eux, appartenaient à la galerie et n’avaient par conséquent rien à voir à sa création, ce qu’il fallait prendre en considération pour apprécier correctement son travail. Cette discussion qui dura un certain temps m’avait paru, je l’avoue un peu surréaliste, d’autant que l’amateur hochait la tête d’un air entendu sous le regard approbateur de la responsable de la galerie.
Ces deux anecdotes, illustrent selon moi l’inflation mystique de l’art aujourd’hui et je reste intrigué de la manière avec laquelle on tente de nous expliquer comment l’art peut être une nécessité ontologique tout en étant également un marché dont la valeur d’échange se mesure en monnaie sonnante et trébuchante. Je précise que je n’ai rien contre le système capitaliste et sur le fait que des parties fassent des affaires à leurs convenances, mais je reste toute de même dubitatif quand on essaie aussi de me convaincre que ce système existe pour mon bien en tant qu’être humain, étant donné que l’art sauvera le monde (et moi par la même occasion).
La comparaison avec la religion n’est pas si incongrue. L’artiste et la religion ne cherchent-ils pas en effet à s’exonérer de toute référence externe pour s’autojustifier et établir une histoire qui leur est propre afin d’en extraire une nécessité opposable à toute critique en même temps qu’une raison d’être ?
On sait l’utilisation que l’Église catholique fit de l’art pour garder ses fidèles durant la Contre-Réforme et l’on pourrait dire, qu’en un juste retour des choses, l’art est devenu à son tour une religion avec cette même obligation de durer pour être crédible. C’est en effet dans la continuité que se constitue la vérité tandis que le faux, le douteux ou le simulacre, eux, ne peuvent pas durer.
Mais comment faire pour attirer de nouvelles ouailles en se renouvelant et se différenciant des courants et des styles.
Il n’y a pas si longtemps, c’était plus simple. L’amateur était un “collectionneur-chasseur” qui était fier de montrer aux visiteurs ses trophées : « oui, c’est un Jeff Koons, je l’ai eu le mois dernier pour xxx… €, belle pièce non ? ».
Aujourd’hui, ça ne suffit plus et ça n’a pas échappé à Marc Payot, le président de Hauser & Wirth pour qui les marchands d’art doivent privilégier la narration, autrement dit la continuité de l’Histoire. Il a tenu ces propos sur le stand de la galerie à Art Basel pour présenter - et valoriser - une série de sculptures de William Kentridge de 2025 intitulée Morandi qu’il rapprochait d’un tableau de Giorgio Morandi (Natura morta) réalisé en 1935 qui était également sur le stand.
Quatre-vingt-dix ans séparaient ces œuvres que l’on a fait arbitrairement dialoguer. Ce n’était pas si mal même si j’ai croisé durant cet événement majeur de l’art d’aujourd’hui, une toile de Degas (1877) et une de Gauguin (1889)., mais après tout pourquoi pas puisqu’il s’agit désormais de convaincre l’amateur d’investir dans le temporel ! Et dans ces conditions, quoi de mieux pour une grande marque dont les produits sont liés aux cycles rapides de la mode que d’être portées par des flux autrement lents comme l’art peut en produire. Pinault, Vuitton, Cartier, ce ne sont ainsi plus seulement des vêtements, des bijoux ou de la maroquinerie, ce sont aussi aujourd’hui des musées privés, des fondations et des collections qui sont moins éphémères.
Ces marchands XXL qui dominent le marché de l’art et qui, pour cette raison, en établissent la valeur sociale, me font penser au Grand Inquisiteur des Frères Karamazov. « Oh ! nous les persuaderons qu’ils ne seront vraiment libres qu’en abdiquant leur liberté en notre faveur », affirme le personnage de Dostoïevski, et quant au sujet qui nous concerne, il s’agit de nous persuader en nous disant où, quand et comment il a de l’art.
Dans le livre, ce Grand Inquisiteur est un cardinal à Séville au XVIe siècle. Il a fait arrêter Jésus, qui est revenu sur terre parce qu’il représente un danger pour les hommes qui ont accepté depuis mille cinq cents ans de se soumettre à l’Église. Ils sont faibles et ils ont besoin d’un maître qui les nourrit plutôt que de liberté.
Il n’y a que trois forces qui subjuguent les consciences, explique le cardinal au Christ qu’il a fait enchaîner au secret dans un cachot : c’est le miracle, le mystère et l’autorité. L’Église se doit de les utiliser pour éviter aux hommes d’être libres, ce que leurs fragiles épaules ne pourraient supporter.
Et voici selon moi les correspondances aujourd’hui :
Le miracle, c’est l’œuvre d’art qu’une puissance inconnue et bienveillante nous fait parvenir par l’artiste. Le mystère, c’est celui de la création qui est et doit rester inexplicable, sans quoi elle perdrait son attrait. Enfin, l’autorité, c’est celle de celui qui diffuse cette création pour en faire un objet de désir...
Comment autrement expliquer l’œuvre de Paolo Icaro intitulée Cuborto sur le stand de la galerie P420, une sorte de cube fait de 12 barres de fer mal reliées entre elles par une corde ?
« Déconstruire pour reconstruire » ; « nouvelle grammaire de la sculpture » ; « tout remettre en question ». Ce sont quelques-unes des explications un peu nébuleuses du travail de l’artiste qui n’est pourtant pas un inconnu, loin de là. Quant à la galerie, voici ce que l’on peut lire sur son site web :
Fondée à Bologne en 2010 par Alessandro Pasotti et Fabrizio Padovani, P420 s’est toujours engagée à promouvoir la créativité et à repousser les limites artistiques. Née de l’expérience initiale des fondateurs dans le monde de l’art et du livre d’artiste, la galerie a été créée avec l’objectif de promouvoir une approche inclusive de l’art contemporain, accueillant des artistes d’horizons, de générations et de disciplines divers.
Le nom P420 s’inspire du Pantone 420, une nuance de gris universellement reconnue pour sa capacité à créer un fond parfait, sublimant tout ce qu’elle accompagne. P420 apparaît ainsi comme une plateforme dont l’objectif premier est d’accueillir et de valoriser les idées et expressions artistiques, favorisant leur coexistence harmonieuse dans un contexte qui soutient, encourage et célèbre la diversité et l’innovation. Ici, chaque voix résonne avec force et singularité, telle une œuvre d’art se détachant sur le fond Pantone 420.
Je ne mets évidemment pas en doute la bonne foi de cette galerie ni son engagement auprès des artistes et des collectionneurs. Je pointe seulement du doigt la possibilité que cette œuvre - parmi d’autres - exposée à l’une des plus grandes foires d’art au monde n’ait aucun autre intérêt que les mots que ces gens y posent dessus. Bien sûr, il ne s’agit pas de n’importe quels mots, ce sont ceux de nos grands inquisiteurs et à qui nous avons donné notre liberté et à qui nous pourrions peut-être un jour la reprendre.
Alors Éloge de la folie ?
En février 1529, à Bâle précisément, rappelons comment, lassée des turpitudes et de la folie de l’Église, la population s’est déchaînée en un iconoclasme destructeur…
Max Torregrossa
Pour terminer voici quelques faits bien tangibles concernant cette foire d’Art Basel dont on dit qu’elle fut une réussite avec ses 73 000 visiteurs (informations recueillies par Elliat Albrecht pour ArtBasel).
Hauser & Wirth : Abstraktes Bild (1987) de Gerhard Richter, vendue 23 millions de dollars lors de l’avant-première.
Pace : Jeune fille aux macarons (1918) d’Amedeo Modigliani pour un peu moins de 10 millions de dollars et Children Playing (1999) d’Agnes Martin pour 4,5 millions de dollars.
David Zwirner : plusieurs résultats à sept chiffres, dont une sculpture de Ruth Asawa pour 7,5 millions de dollars et une toile de Martin Kippenberger pour 5 millions de dollars.
White Cube : une toile de Julie Mehretu datant de 2007 vendue 11,5 millions de dollars lors de l’avant-première. Plusieurs ventes majeures ensuite, dont un mobile d’Alexander Calder de 1973 pour 4,85 millions de dollars, une toile de Luc Tuymans de 2001 pour 1,35 million de dollars, et une œuvre récente à la poudre à canon de Cai Guo-Qiang, vendue 1,2 million de dollars.
Thaddaeus Ropac : sculpture en bronze, Cowboy (2024) de Georg Baselitz à 4 millions de dollars. Quatre autres peintures à l’huile de l’artiste allemand, chacune pour des montants compris entre 988 000 et 1,4 million de dollars. The Solemn Entry of Louis XIV 1667 (2016) d’Elizabeth Peyton, vendue 1,3 million de dollars.
Goodman Gallery : plusieurs acquisitions muséales, notamment deux œuvres de l’artiste sud-africain William Kentridge : un dessin de 1994 acheté par un musée américain pour 600 000 dollars, et un film de 1991 acquit par le Louisiana Museum of Modern Art au Danemark pour 450 000 dollars. Parmi les autres ventes figurent deux pièces en perles de verre de la série A Coincidence of Wants de Kapwani Kiwanga (130 000 dollars chacune).
Mennour : trois ventes au-dessus du million de dollars, dont une œuvre d’Andy Warhol (1,5 million de dollars) et deux peintures de Lee Ufan (1 million de dollars chacune).
Tornabuoni Art : Nature Morte (vers 1950) de Giorgio Morandi pour 2,3 millions de dollars,
Templon : plusieurs œuvres de Kehinde Wiley entre 85 000 et 125 000 dollars.
La Galerie Chantal Crousel : ventes d’œuvres de Gabriel Orozco, Rirkrit Tiravanija, Mona Hatoum et Haegue Yang, entre 87 000 et 140 000 dollars.
Frank Elbaz : œuvres de Sheila Hicks, Kenjiro Okazaki, Mungo Thomson et Machiko Ogawa entre 14 000 et 300 000 dollars.
P420 : plusieurs œuvres au stylo à bille d’Irma Blank de 11 000 à 150 000 dollars, deux peintures de Filippo de Pisis entre 75 000 et 115 000 dollars, et quatre huiles de Rodrigo Hernández entre 7 500 et 14 000 dollars.
Kukje Gallery : Lee Ufan et Ha Chong-Hyun, de 250 000 à 1,2 million de dollars.
La galerie Pavec : plusieurs ventes de Marie Bracquemond, impressionniste française avec des prix compris entre 45 000 et 60 000 dollars.
La Galerie Eric Mouchet : dix œuvres d’Ella Bergmann-Michel, artiste de la première génération du Bauhaus, pour un total cumulé de plus de 523 000 dollars.
Tina Kim Gallery : cinq œuvres textiles de Lee ShinJa entre 70 000 et 200 000 dollars.
Dans la cour de l’Hôtel de la Marine, Almine Rech a vendu l’installation textile de Joël Andrianomearisoa Les Herbes folles du vieux logis (2020-2025) pour 250 000 dollars.
Avenue Winston Churchill, Lisson Gallery a vendu la sculpture en bronze de Leiko Ikemura représentant un hybride lapin-humain, Usagi Greeting (440) (2025) pour un peu plus de 925 000 dollars.
« Nous sommes ravis du succès de cette édition », a déclaré Alex Logsdail, directeur général de Lisson Gallery. « La ville continue d’être un lieu inspirant pour nous permettre de nouer de nouvelles relations, de retrouver des soutiens de longue date et de partager l’ensemble du travail de nos artistes avec un public international engagé. »






