Ne pas se fier aux yeux de Bérénice, ils sont trop tranquilles et peut-être trop doux. Elle-même est d’une tranquille assurance, aussi il faut se faire un peu violence pour entrer dans son monde, et, par conséquent dans sa peinture.
Je précise que c’est une amie. J’ajoute que ne n’écris rien qui soit animé par le sentiment d’amitié. Seuls, mon avis, mon impression et mes considérations expurgés de toute sympathie personnelle sont pris en compte lorsqu’il s’agit de mettre des mots sur le papier à propos d’un travail d’artiste.
Cela étant dit, je connais l’œuvre de Bérénice depuis un moment et celui-ci m’a toujours semblé un peu ésotérique, voire hermétique. Il ne s’agit évidemment pas de rester en surface et d’en apprécier la saveur qui est plutôt évidente. Certes, non ! Et j’ai toujours supposé qu’il y avait derrière ces « images colorées », une autre existence qui, chaque fois, me faisait regarder Bérénice d’un œil interrogateur. Aussi, profitant de l’annonce de sa prochaine exposition personnelle à la Galerie Idéale à Paris, je me suis décidé à en parler avec elle tout en profitant du paysage bucolique et de la Seine qui passe juste devant sa gentilhommière normande.
Mais avant tout, remontons plus loin et ailleurs. Plus exactement durant l’été 1889 dans la province de Vologda de l’Empire russe. Un certain Vassily Kandinsky y a été envoyé en mission par la Société impériale de sciences naturelles d’anthropologie et d’ethnographie pour étudier la survivance des rites païens et l’exercice du droit coutumier chez les Komi et les Permiak, deux peuples apparentés d’origine finnoise. Le jeune homme de 23 ans étudie alors le droit et l’économie, mais le plus intéressant est ce qu’il raconta plus tard : comment, en entrant dans une hutte misérable perdue au milieu de nulle part et dont les murs à l’intérieur étaient couverts de représentations colorées, il s’était senti « rentrer directement dans la peinture ». Ce fut une expérience qui le marqua et qui probablement eut un rôle important dans sa carrière d’artiste que l’on connaît.
Pourquoi cette anecdote ? Eh bien pour deux raisons. La première parce qu’on peut trouver une certaine accointance entre la peinture de Bérénice et celle de Kandinsky — formellement s’entend. D’aucuns en ont déjà parlé. La seconde, c’est que dans les œuvres de Bérénice, j’ai moi aussi eu l’impression d’entrer dans la « peinture » avec la sensation que ce qu’il y avait autour appartenait à un autre monde.
Je n’irai pas plus loin dans la correspondance entre les deux artistes. Il est plus intéressant, me semble-t-il, de se pencher sur les raisons d’être de sa peinture. Est-elle au service d’une nécessité intérieure ? La recherche d’une harmonie supérieure ( comme chez Kandinsky) ou pour autre chose ?
Dans Slash en mars 2025, voici comment elle définissait sa pratique :
[…] comme de l’abstraction géométrique, mais également comme déconstructiviste. J’élabore des architectures et des espaces que je m’apprête ensuite à perturber et déconstruire en jouant sur les perspectives spatiales et chromatiques. Ce processus me permet de créer des compositions dont l’équilibre fragile et les vibrations coloristiques traduisent une réalité plus complexe et chaotique.
Petit bémol, il y a une incertitude que Bérénice reconnaît d’ailleurs volontiers dans le terme de déconstructiviste qu’elle utilise. Elle ne fait référence ni à Derrida ni à Frank Gehry ou à Peter Eisenman. Il ne s’agit donc pas d’ambiguïté entre construction et démolition, d’opposition entre structure et fonction ou même d’une espèce de révélation des contradictions.
Toujours est-il que la peinture de Bérénice Mayaux n’est pas une esthétique de la structure qui rendrait visibles ses propres tensions, fractures et contradictions. Je crois même que c’est le contraire. En effet, devant ses toiles, je n’ai pas la sensation d’être perturbé par notamment un déséquilibre que mon esprit serait obligé de corriger, en reconstruisant mentalement quelque chose pour retrouver un usage ou une signification. Ces formes, ces couleurs, ces perspectives qui apparaissent en opposition pourraient à cet égard le suggérer. Or, en observant tout cela, j’ai au contraire la certitude de voir plus loin sans être soumis à la mécanique newtonienne. Autrement dit mon rapport à l’espace n’a plus lieu d’être, tandis que je regarde la peinture de Bérénice.
J’ai cherché d’où pouvait venir cette curieuse sensation et la seule réponse qui a pu me satisfaire fut que je regardais quelque chose qui n’existait pas. Je m’explique. Pas quelque chose d’impossible, comme l’escalier de Penrose, par exemple, et qui tourmente le bon sens au propre comme au figuré, mais quelque chose qui n’existe pas parce qu’il n’a pas encore été créé. Aussitôt ce fut une révélation ! Je ne regardais plus les peintures de Bérénice en essayant de lui trouver des correspondances avec l’univers que je connaissais, mais bel et bien comme un nouveau monde. Un nouveau monde avec une mécanique, des dimensions qui lui sont propres ; un monde avec une cosmogonie et une eschatologie qui lui appartiendrait…
Vous pensez que je divague ? Pensez donc ! J’ai toujours considéré que regarder une œuvre, quelle qu’elle soit, c’est l’attacher à ce que l’on est, même de façon ténue ou fragile, et de la faire réagir à la manière d’une réaction en chaîne avec tous les éléments de notre complexion, physique, mentale, consciente et inconsciente, bref, notre monde.
Ce que je veux dire, c’est que rien n’existe en dehors de soi lorsqu’on regarde une œuvre. Or, et c’est un mystère, avec les toiles de Bérénice, c’est un monde tout à fait inconnu que je regarde, sans possibilité de le retrouver quelque part chez moi. Je n’ai donc pas d’autre possibilité que de m’y plonger et y aller me chercher et me trouver… ailleurs. C’est assez déconcertant.
Alors certes, il faut savoir lâcher prise, ne pas s’arrimer à soi-même ou se prendre comme seul point de vue. Ce n’est pas si facile, d’autant que l’artiste elle-même ne facilite pas la tâche en étant également difficilement accessible. À première vue, elle n’est ni extravertie ni introvertie et il ne semble guère probable qu’elle puisse faire preuve d’une exaltation hors de proportion. Elle est pondérée et d’une sensibilité apparemment standard, parlant de son travail presque avec de la distance, sans que ce soit une posture. En gros et sans être péjoratif, elle est ordinaire.
Je n’ai pas vu chez Bérénice ce que l’on pourrait appeler « les ficelles du métier », autrement dit un savoir-faire convertible en faire-savoir, avec une manière d’être qui permet d’identifier à coup sûr l’artiste et de lui prêter aussitôt l’attention ad hoc. Je précise que ce n’est pas toujours un simulacre, tant s’en faut. Être artiste, c’est en effet une forme de consubstantialité entre ce que l’on fait et ce que l’on est, il paraît donc normal que cela transparaisse d’une manière ou d’une autre aux yeux des autres.
Peut-être que la proximité que Bérénice entretient depuis longtemps avec l’art contemporain et les artistes parmi les plus remarquables (la liste est longue) explique-t-elle cette pseudo-indifférence apparente. Elle répète qu’elle ne peint que depuis une petite dizaine d’années (L.A. Memory, 2016) et sous-entend que cette verdeur lui impose une certaine humilité. Mais ne voit-on pas des jeunots tout frais émoulus des écoles d’art être autrement pétris de certitudes !
Pour essayer de comprendre cette singularité, il faut remonter un peu en arrière. Oublions le côté « destinée » de ceux qui deviennent artistes parce que leur famille, leur environnement, le monde au moment qu’ils en prenaient la mesure pour y faire leur place était arty : « j’ai toujours baigné dans l’art » ; « chez nous on s’intéressait beaucoup à l’art » ; « la famille a des prédispositions pour l’art », etc.
Bref, ce que l’on entend souvent et qui peut servir de justification.
Chez Bérénice ce n’était pas le cas. Elle aurait tout aussi bien pu faire de la gymnastique son métier. Jeune, elle était très sportive et c’était même une passion.
Je ne sais pas si tu avais entendu parler de Simone Biles au moment où elle avait arrêté la gymnastique parce qu’elle avait ce qu’on appelle des « twisties », c’est-à-dire une perte de repère dans l’espace. Moi, ce qui me manque de la gym, c’est cette sensation.
Le twistie c’est une perte brutale de repères dans l’espace lors des acrobaties qui provoque une déconnexion entre le cerveau et le corps, et, en effet, la gymnaste américaine Simone Biles en a souffert lors des Jeux olympiques de Tokyo 2021.
Twisties, c’est aussi le titre d’une de ses toiles (2024).
Quoi qu’il en fut, ça n’a pas été la gymnastique, mais l’ESAD (École Supérieure d’Art et de Design) de Reims et s’il est inutile de raconter le parcours qui l’y a menée, ce qu’il faut retenir, c’est de quelle façon pour Bérénice Mayaux l’acte créateur a d’abord été pensé en concordance avec une fonction et une utilité. Ça explique, me semble-t-il, sa défiance pour le mot inspiration, s’agissant d’art, préférant le terme de fermentation. Ce mot évoque en effet un phénomène physico-chimique qui résulte d’un processus bien établi en excluant un « souffle » créateur d’origine surnaturelle (l’inspiration). Tant mieux parce que c’est ce que je ressens devant ses toiles : un processus organisé. Probablement est-ce également la raison pour laquelle le concept de « déconstructivisme » l’a attirée. Déconstruire, ce n’est ni détruire ni créer ex nihilo.
Son exposition, qui aura lieu à la Galerie Idéale en novembre, aura pour titre Overflow et, lorsque je lui ai demandé s’il y avait une raison pour ce titre, Bérénice m’a répondu que c’est un titre assez général qui ne donne pas d’indications trop précises aux spectateurs, mais suggère toutefois une idée de débordement, de dépassement, d’énergie. Je remarque cependant que « Débordement », « trop-plein », « excédent », sont des termes dont la connotation est souvent négative. En restant dans l’art, l’exposition presque éponyme de Kawamata au MAAT de Lisbonne en 2019 ( Over flow, en deux mots) s’intéressait à l’écologie en montrant les effets dévastateurs du tourisme de masse avec les déchets plastiques et les conséquences environnementales catastrophiques.
Qu’importe, pour Bérénice, le débordement est une énergie. On le verra assurément dans la galerie, d’autant que Bérénice a une grande expérience de l’accrochage. Avant même qu’elle se fût mise à la peinture, elle a en effet participé à de nombreuses installations d’expositions et pas des moindres. Sans nul doute son œil formé au design a alors été utile, même lorsqu’un moment, elle a été… fleuriste. En réalité, sa contribution a rapidement consisté à mettre en place des installations florales, dont certaines de grande taille.
En fonction de l’endroit, c’était moi qui savais quel type de forme de bouquet, quel type de taille de couleur, etc. … D’abord, c’était déterminé par la saison… le choix des plantes aussi, parce qu’une fleur n’a pas la même forme, tu prends un hortensia et puis un lys, rien à voir !
Et puis ceci que je trouve magnifique :
— Ça te plaisait de faire ça ?
— Oui, ça me plaisait comme à peu près n’importe quoi. Tout le monde aime les fleurs. Tout le monde aime les fleurs. Tout le monde aime les fleurs. Il faut qu’on aime les tableaux parce que tout le monde aime les fleurs.
Bérénice aime les fleurs, mais aussi Los Angeles.
Sans que l’on puisse savoir si c’est cet endroit qui l’a incitée à sauter le pas et devenir peintre, il ne fait pas de doute que la période entre le prix Marcel Duchamp attribué à son mari Philippe Mayaux et leur premier voyage à Los Angeles en 2013 a été un moment — précisément — de fermentation.
Pour ce couple fusionnel, ce voyage a été quasiment initiatique, si bien qu’ils y sont retournés plusieurs fois.
En 2013, il s’agissait d’accompagner le montage de l’exposition LOST (in LA) commissariée par Marc-Olivier Wahler, qui venait de quitter la direction du Palais de Tokyo. Conçue comme un récit visuel inspiré de la série Lost, l’exposition réunissait une soixantaine d’œuvres produites par un ensemble d’artistes français, suisses et angelenos. Parmi les Français, se trouvaient Tatiana Trouvé, Neïl Beloufa, Camille Henrot, Mathieu Mercier, Vincent Lamouroux, Laurent Montaron, Bertrand Dezoteux, Julien Prévieux, Fabrice Hyber, Thomas Hirschhorn (Suisse/France) et Philippe Mayaux, qui présentait « Night City », une peinture qui met en scène une ville en proie aux flammes.
Cette ville de Los Angeles, Bérénice et Philippe en sont, comme elle le dit, « tombés amoureux », et de raconter (sans passion comme il se doit), l’architecture, les couleurs, les ambiances, l’amitié des gens, leur disponibilité et leur enthousiasme.
Dans cet éloge, une chose a retenu mon attention :
…et puis cette ville finalement qui est énorme qui est gigantesque, mais où tu peux te retrouver tranquille dans ton petit jardin avec l’impression pratiquement d’être à la campagne, l’air de rien, alors que c’est une immense ville ; d’être au milieu d’un monde très vaste sans avoir à être au bord de quelque chose, d’être environné complètement. C’est-à-dire que tu vas au nord au sud à l’est à l’ouest, il y a quelque chose…
Je note ainsi l’intérêt de Bérénice d’être au milieu ou en tout cas loin du bord, et il me semble que cela se voit dans son travail. J’ai en effet l’impression d’être très loin au cœur de quelque chose et certainement pas en bordure. Ce n’est ni un commencement ni une fin, si bien qu’en se penchant sur une toile de Bérénice, on n’imagine pas « aller quelque part », on y est ! Trop subtil, me direz-vous ? Peut-être, mais ça n’en reste pas moins une sensation bien réelle. C’est ce qui fait la fraîcheur de ses peintures qui, malgré l’acidité des couleurs, la brutalité de certaines formes sont très reposantes, comme lorsque l’on est dans un jardin tranquille, au milieu d’un monde très vaste.
La précision de ses teintes, de ses variations, de ses rapports entre formes, lignes et couleurs montre évidemment la capacité de Bérénice à travailler dans la rigueur. C’est incontestablement la marque d’une Femina fabra (la version féminine de l’Homo faber), d’un créateur qui utilise presque des outils d’ingénieurs pour établir le monde.
Pour conclure, on pourrait tout de même (contrairement à ce que je disais au début) revenir à la grande histoire de l’art et dire que d’une certaine manière, Bérénice est cousine de ces avant-gardes d’un monde nouveau que furent les Malevitch, Rozanova, Popova, Lissitzky, Moholy-Nagy et consorts. Proche, parce qu’eux aussi imaginaient qu’en modelant le vide, ils permettraient à l’humanité de trouver une meilleure place dans un monde qui commençait à devenir trop plein. Bérénice aussi nous le propose, mais à la différence de ces artistes d’avant-hier, c’est que je ne suis pas sûr qu’elle le sache elle-même.
Overflow
Exposition à la Galerie Idéale
Du 20 novembre au 19 décembre 2026




