L’avenir a commencé hier…
Revenons un peu dans le passé. En février 2012, VivoEquidem (aujourd’hui Culturissime) organisait un entretien entre Fabien DANESI, qui était à l’époque maître de conférences à l’Université de Picardie Jules-Verne et qui occupe aujourd’hui le poste de directeur du FRAC Corsica, et Valérie MAVRIDORAKIS, qui était en 2012 historienne de l’art contemporain à la haute école d’art et de design (HEAD) de Genève. Aujourd’hui, elle est professeure à Sorbonne Université et chercheuse au Centre André-Chastel. Elle est principalement spécialiste de l’art américain des années 1960-1970.
Son livre publié aux Presses du Réel (Art et science-fiction — La Ballard Connection, 2011) avait retenu mon attention et celle de Fabien Danesi parce qu’il semblait — sans jeu de mots — une espèce d’OVNI dans le monde bien sérieux des historiens de l’art.
Avec cet entretien filmé (52′ 35″), je vous propose d’aller du côté de l’art, mais depuis une orbite un peu inhabituelle, en suivant les traces de l’écrivain singulier et visionnaire que fut J.G. Ballard.
Quelques mots du personnage :
On connaît tous le film l’Empire du soleil (1984) de Spielberg, qui a été tiré du livre autobiographique de J.G. Ballard, qui est né à Shanghai en 1930 et qui est mort à Londres en 2009. Ce formidable auteur a fait faire à la science-fiction un pas de côté décisif, de la littérature SF new wave, vers l’anticipation sociale, dont aujourd’hui encore, je crois, il reste le maître incontesté.
Son œuvre se lit en trois temps. D’abord, les romans catastrophes : Le Monde englouti, Sécheresse (tout à fait d’actualité) et La Forêt de cristal, qui sont comme des rêveries cataclysmiques où le désastre écologique devient un paysage mental. Puis la fameuse « trilogie de béton », Crash ! L’Île de béton, I.G.H., où technologie, sexualité et violence fusionnent dans une modernité qui régresse joyeusement vers la sauvagerie. Enfin, moins intéressantes à mes yeux, les fables tardives sur les enclaves de loisir et la violence très propre des classes moyennes : Super-Cannes, Millennium People, Kingdom Come.
Sa singularité a consisté à tourner le dos à l’espace extérieur cher à la SF pour explorer l’espace intérieur de la psyché moderne. « La seule vraie planète étrangère, c’est la Terre », disait-il de façon magnifiquement prémonitoire. Celui qui, dans ses récits, a diagnostiqué une « banlieuisation de l’âme » a évidemment inspiré des auteurs bien connus, tels que Houellebecq, DeLillo, Bret Easton Ellis, etc. L’homme a été à ce point stimulant que son nom est désormais un adjectif « ballardian » figure en effet dans le dictionnaire Collins.
Ce n’est pas tout !
En avril 1970. Ballard travaille au roman Crash. Avant de l’écrire, il décide de le tester. Au New Arts Lab de Camden Town, l’Institute for Research in Art and Technology, (un nom qu’on jurerait sortit d’une de ses nouvelles), il présente donc « Jim Ballard : Crashed Cars » : trois voitures accidentées, posées là comme des ready-mades. Une Pontiac pour le baroque américain, une Austin Cambridge A60 et une Mini pour la banalité de nos quotidiens froissés. Le tout loué à une casse du coin. Duchamp aurait probablement apprécié l’économie de moyens.
Le vernissage tourne à l’expérience de laboratoire. Une actrice engagée par Ballard se balade les seins nus parmi les invités et les interviewe pour un circuit de télévision fermé. Les visiteurs se lâchent, du vin versé sur les carrosseries, on grimpe dans la ferraille, etc. Pendant le mois que dure l’exposition, les voitures sont méthodiquement vandalisées, pare-brise défoncés, peinture et sièges souillés. Comme on s’en doute, Ballard n’en demandait pas tant et cette violence lui confirme la thèse du roman à venir avec ce lien entre sexualité, violence et automobile que personne ne veut regarder en face. Le public venait de lui écrire sa préface.
Pour la petite histoire (ou la grande, si l’on veut), un an après sa mort, la galerie Gagosian de Londres présentait du 11 février au 1er avril 2010 : « Crash : Homage to JG Ballard. » Plus de 170 œuvres, une cinquantaine d’artistes avec d’un côté ceux que Ballard admirait, Bacon, Bellmer, Delvaux, Dalí, Warhol, Lichtenstein, Ruscha, Paolozzi, Hamilton (et l’on revient au bouquin de Valérie Marvidorakis) et de l’autre ceux que son imaginaire a contaminé, Tacita Dean, Jenny Saville, Glenn Brown, Mike Nelson, Cyprien Gaillard, Douglas Gordon, Damien Hirst.
Le catalogue de l’expo est une merveille avec sa couverture de plastique matelassé et, dans des pochettes, les photos que Ballard avait prises de sa propre Ford Zephyr accidentée en 1973. L’écrivain avait en effet photographié son crash comme on photographie ses vacances.
L’anthologie parue aux Presses du réel, dont il a été question lors de cet entretien de 2012, rassemble les textes fondateurs des noces entre l’art et la science-fiction, et ce, depuis les années 1950. Au centre de la constellation, je l’ai dit : J.G. Ballard.
Dans le Londres et le New York de l’après-guerre, la science-fiction n’était pas seulement une lecture de gare. Pour toute une génération d’artistes et de penseurs, elle a servi de machine à décoller : un outil pour arracher l’art à ses habitudes, à ses formats, à son sérieux. Eduardo Paolozzi y croise Reyner Banham, Robert Smithson y dialogue avec Ballard, Peter Hutchinson avec Lawrence Alloway. Tous explorent ce que ce dernier appelait « le front élargi de la culture », autrement dit le moment où la subculture, les pulps et les images de fusées deviennent les éléments de laboratoire d’idées en amont même du pop art.
Voilà. Je vous laisse à cette vidéo du monde d’hier. Bonne balade !




