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J’aime savoir que l’art est utile à la chose publique — à la res publica. Je suis rassurée quand l’art est au cœur des débats lorsqu’il s’agit de politique, c’est un signe de son utilité et de sa vitalité.
L’histoire de l’art se souvient avec quelques délices du coup de cravache de Napoléon III le 14 mai 1853 sur les fesses d’une des baigneuses de Courbet (« et maintenant voici la percheronne ! »). Ce geste de l’autorité suprême qui rapprochait au peintre son réalisme trop voyant a mis en quelque sorte l’art devant sa responsabilité de ne pas devoir être systématiquement un panégyrique.
Thomas Kinkade n’est pas Courbet, tant s’en faut, mais lui aussi a connu ce genre de dispute avec l’ordre établi, mais cette fois à l’envers avec un pouvoir politique qui a revendiqué et s’est emparé de l’œuvre en faisant sienne son évocation au mépris, semble-t-il, du créateur. C’est bien sûr, aujourd’hui et aux États-Unis que ça se passe.
Le 1er juillet, sur le réseau social X, un message du Département de la sécurité intérieure (DHS) publiait l’image d’une toile de l’artiste intitulée Morning pleige (« Serment du matin ») pour illustrer la phrase suivante : Protect the homeland (“protéger la patrie »). L’œuvre, sans aucun doute kistchissime, met en scène une rue de petite ville américaine détrempée par la pluie au crépuscule. On y voit deux enfants marcher devant une école où est planté un mât autour duquel plusieurs enfants s’activent à hisser le drapeau américain, certains avec la main sur leur cœur.
Le DHS vante régulièrement sur les réseaux sociaux les efforts de l’agence en matière de contrôle de l’immigration, mettant en évidence les représentations d’immigrants comme des criminels. La famille de l’artiste qui est mort en 2012 s’est immédiatement opposée à ce que l’œuvre de Kinkade soit associée à ce message et l’a fait savoir dans un communiqué : « l’utilisation de son œuvre n’était pas autorisée, nous avons demandé au DHS de supprimer la publication, et nous consultons notre avocat sur nos options ».
Quant à la fondation du même artiste, elle n’a pas été en reste et a publié à son tour un communiqué dans une même veine : « À la Kinkade Family Foundation, nous condamnons fermement le sentiment exprimé dans la publication et les actions déplorables que le DHS continue de mener. […] Comme beaucoup d’entre vous, nous avons été profondément troublés de voir cette image utilisée pour promouvoir la division et la xénophobie associées aux idéaux du DHS, car cela est contraire à notre mission ».
Las ! Le département américain de la sécurité intérieure ne tient pas à ce que l’on discute son avis sur les productions artistique et sa porte-parole, Tricia McLaughlin, a déclaré au Washington Post que le DHS mettait en avant des œuvres d’art qui « célèbrent l’héritage et l’histoire de l’Amérique », ajoutant « si les médias ont besoin d’une leçon d’histoire sur les hommes et les femmes courageux qui ont ouvert la voie et forgé cette république à la sueur de leur front, nous sommes heureux de leur envoyer un manuel d’histoire ». « Cette administration est fière de l’histoire et du patrimoine américains. »
Ainsi donc, l’art n’est pas qu’un sujet de divertissement (ce dont, personnellement je ne doute pas). C’est un enjeu de politique et de choix de société et, depuis le coup de cravache de l’empereur des Français en passant par les propos du chef des jeunesses hitlériennes, Baldur von Schirach, qui disait sortir son revolver en entendant le mot culture, les choses n’ont guère changées et je dirais que c’est tant mieux ! Il n’y a en effet aucune raison que l’art, bon ou mauvais, reste sans effet dans les sociétés humaines et se plaindre de l’utilisation, du détournement ou de sa récupération par les pouvoirs politiques n’est pas pertinent, puisque ça démontre que l’art est générateur d’une certaine énergie utile. Si plus aucune autorité ne cherchait à mettre en valeur les arts dans un but - inique ou honorable - particulier, ce serait bien triste en fin de compte.
N’oublions pas aussi que, dans cette relation singulière que l’art entretient avec les forces de domination, ce n’est pas toujours simple avec le bien contre le mal. Rappelons ce jour de mars 2017, lors du vernissage à l’ouverture de la Biennale du Whitney Museum, à New York, où Dana Schutz a été cause d’une (petite) émeute. Elle présentait une peinture (Open Casket) inspirée d’une photo du cadavre au visage défiguré d’Emmett Till, un jeune garçon noir de 14 ans torturé et tué en 1955 par les suprématistes blancs du Mississippi. Sa mère avait dû, à l’époque, convoquer la presse du pays pour pouvoir faire ouvrir le cercueil et montrer l’état délabré de son enfant, dont l’épouvantable photographie à permis de faire avancer les des droits civiques.
Le problème, selon la communauté artistique noire, était qu’on ne doit pas toucher à une icône sans son autorisation. Aussi, l’artiste et activiste new-yorkais Parker Bright s’est placé devant le tableau de Dana Schutz (qui a le désagrément d’être blanche), pour en barrer la vue avec l’argument que les Blancs n’ont pas à faire circuler des images de violences racistes. Et pour que tout soit compris, Hannah Black, qui est également artiste ( elle vit entre New York et Marseille) a diffusé sur Facebook une lettre ouverte signée par une vingtaine d’artistes, appelant au retrait et à la destruction du tableau. « Il est inacceptable qu’un Blanc transforme la souffrance noire en profit et en spectacle ». « La liberté de parole blanche, la liberté créative blanche repose sur la contrainte des autres. Il ne s’agit pas de droits naturels. » Fermer le ban.
Quant à moi, je dis : Vive l’art !
Et pour information, le poste sur X du Département de la Sécurité intérieure, le 1er juillet à 23 h 45, comptabilisait près de 17 millions de vues…




