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Attention ! Le dernier numéro d’ArtReview (summer 2026) est plombant. Il nous propose un reflet du moment (par « moment » il faut comprendre le monde de l’art tel qu’il est), et ce reflet, on va le voir, est plutôt sinistre si tant est qu’on puisse qualifier un reflet de sinistre.
Dans son éditorial plutôt cynique, ArtReview utilise une curieuse métaphore pour critiquer la superficialité du milieu de l’art contemporain. Lors des vernissages, nous dit-on, les discussions et réflexions constructives sont désormais remplacées par des préoccupations plus triviales, telles que la chirurgie esthétique et les médicaments pour maigrir, suggérant ainsi que l’apparence prime désormais sur la substance. Le propos s’élargit ensuite sur la critique d’art où tous les acteurs seraient désormais interchangeables. Cette entrée en matière souligne ainsi le vide sémantique d’une industrie — l’art — où l’image et la mise en scène importent plus que le sens profond des œuvres.
Il faut dire que l’ambiance générale est plutôt cafardeuse et à la lecture de ce numéro, l’humeur ne s’en trouve certes pas ravigotée. La crise des institutions, l’art qui documente les guerres ou les crises identitaires, l’urgence écologiste, la responsabilité humaine, l’intérêt pour l’abject, le déchet, l’obsolescence et enfin le désapprentissage esthétique comme forme de résistance au néolibéralisme, voilà le menu pour le moins indigeste de cette édition de juin.
Critique institutionnelle et espaces urbains
Venise et Palerme sont évoqués pour deux raisons opposées. ArtReview a sortie de la naphtaline notre Regis Debray national pour tirer à boulet rouge sur Venise, qui serait un « mausolée pour mémoires zombifiées ». Incontestablement, dans cet article, il a des vérités qui sont bonnes à dire concernant cette ville-théâtre où chacun devient un figurant et où monter à bord du vaporetto n° 1 n’est pas un acte de transport, mais un basculement dans une « irréalité dansante ».
Quant à la Biennale, ce n’est rien d’autre pour le chegévariste qu’une disneylandisation du lieu où « l’art est devenu l’opium des riches ». En conclusion, en aimant Venise pour son absence de futur et son « sacré mercantile », nous sommes peut-être en train de célébrer notre propre épuisement culturel. La cité des Doges serait alors le laboratoire d’une société post-historique, dans un monde transformé en musée global où l’on ne crée plus de sens, mais où l’on fréquentes des spectres. Bref, tous les deux ans, en nous enfermant (avec passion) dans ce mausolée esthétique, nous nous entraînons à être les conservateurs de notre propre fin. Fermer le ban.
S’agissant de Palerme, Mariacarla Molè nous l’a décrit comme une « ville orpheline » qui joue à la capitale culturelle sur les ruines de ses propres institutions. L’État s’est volatilisé, le privé a récupéré les palais et tout le monde fait semblant d’y voir une renaissance. Les musées exsangues cohabitent avec des demeures aristocratiques présentées en objet patrimonial. Selon l’auteure de l’article, la guerre mafieuse a fait un travail de sape en empêchant l’émergence d’un public formé, laissant un décor presque idéal pour le tourisme, mais sans véritable infrastructure.
Dans ce vide, quelques projets — du potager post-variétal de Castelbuono aux programmations queers du Cinema De Seta — rejouent les récits de l’« écosystème » et de la « communauté » pour maintenir un minimum de citoyenneté culturelle.
Identité, Communauté et Résistance politique
Cette triade gagnante dans l’art (Identité/Communauté/Résistance politique) est abondamment illustrée dans ce numéro par plusieurs articles.
Jennys Wu nous parle de la La 59e Carnegie International qui a lieu à Pittsburgh jusqu’en 2027 et qui s’emploie à explorer les notions de communauté à travers le thème « If the word we » (« Si le mot nous »). Ce « nous » étant une espèce de frontière entre ceux qui sont dedans et ceux qui observent de l’extérieur, avec en sus l’idée que la « communauté » n’est jamais acquise, mais un espace de négociation permanente.
Plus rigolo, Clive Chijioke Nwonka parle Football à travers son livre publié en 2024 Black Arsenal . Il analyse comment la culture du football, et en particulier le club d’Arsenal, exprime les identités noires et le multiculturalisme londonien. En examinant des fresques murales et des célébrations de supporters, le texte montre que le sport n’est pas qu’un simple divertissement, mais aussi une sorte d’archive visuelle vivante capable de redéfinir le sentiment d’appartenance nationale. Cette réflexion un peu banale, me semble-t-il, veut souligner le pouvoir de l’esthétique pour capturer l’essence de l’expérience humaine au sein d’une société pluraliste en constante mutation.
La lutte palestinienne ne pouvait bien évidemment pas manquer et c’est Stephanie Bailey qui s’y colle avec un long et joli article sur la cinéaste palestinienne Shuruq Harb et son travail de fragmentation de l’identité, de la dissociation psychologique, et la recherche d’évasion. Son désir de recomposer une totalité réduite en morceaux tout en évoluant dans l’incertitude de l’avenir lui a permis de produire plusieurs œuvres qui accumulent des fragmentés narratifs dont l’assemblage donne un sens qui pourrait dépasser la (triste) réalité.
L’art face aux crises, guerre, écologie et technologie
Pour la pédagogie de la guerre, se sont Roman Khimei et Yarema Malashchuk qui s’en chargent avec leurs vidéos présentées au TBA21, Thyssen-Bornemisza Art Contemporary à Madrid (Pédagogies de guerre). L’article est particulièrement intéressant. On y lit comment l’œuvre de Khimei et Malashchuk qui traite de la vie quotidienne en Ukraine sous l’invasion russe ne se contente pas de documenter la guerre ; elle analyse les mécanismes psychologiques et technologiques qui nous permettent de la regarder ou, au contraire, de détourner les yeux. Pour les artistes, il s’agit de démontrer que le quotidien en temps de guerre continue, mais qu’il est nécessairement imprégné d’une certaine distance émotionnelle.
Quant à l’écologie, c’est du côté de l’Asie centrale et de l’Écosse que nous porte ArtReview avec la disparition de la mer d’Aral d’un côté (film de Saodat Ismailova) et l’héritage de l’exploitation industrielle en Écosse de l’autre. Capturer les savoirs hérités afin de confronter les cicatrices laissées par le progrès industriel mâtiné d’autoritarisme ou transformer les déchets matériels et les ruines industrielles en expressions artistiques… les artistes ont du pain sur la planche !
Esthétique de la subversion et de l’abject
Chiara Wilkinson a dû mettre des gants pour écrire son article (fort intéressant, par ailleurs) sur l’artiste colombienne Ana María Devis, qui transforme la décomposition biologique en une exploration (poétique) de la présence humaine et de la mémoire. En résumé, elle explore ce que le corps laisse derrière lui. À travers son exposition au MAMBO de Bogota, elle documente ainsi la métamorphose d’un lit abandonné envahi par les bactéries et les moisissures, utilisant pour ce faire la photographie et la broderie. L’auteure de l’article explique délicatement que le travail de Ana María Devis se concentre sur le seuil fragile entre l’intime et l’environnemental, transformant des résidus corporels en témoignage d’une vie persistante. Si j’ai bien compris, nous devrions regarder le déchet et la putréfaction comme un processus vital de renouveau plutôt que comme une simple fin. Hum…
Le désaprentissage et l’incohérence sont également des sujets d’importance dans ce numéro. Ils nous permettent de mieux vivre notre époque et nous préparer à l’avenir — ce dont je doute personnellement. Pour nous expliquer tout ça, ArtReview est allé chercher deux figures qui n’ont plus rien à craindre de ce côté-là, puisque l’une à 91 ans et l’autre n’est plus de ce monde depuis près de 70 ans, je veux parler de Rose Wylie et de Francis Picabia. Martin Herbert nous raconte ainsi dans un très remarquable article comment Picabia avec son art astringent de l’auto-sabotage est un remède à ce formatage de l’âme que les algorithmes et les réseaux sociaux nous imposent aujourd’hui. J’ai beaucoup aimé le terme « d’identité curatée », soucieux que nous sommes de notre image de marque, soignant nos profils LinkedIn et nos posts Instagram avec la rigueur de petits comptables de l’esthétique. Picabia, qui profitait d’un solide héritage, pouvait se permettre le luxe de ne pas avoir à plaire, refusant la prison du style qui était pour lui une espèce de condamnation à la répétition. Herbert termine en nous expliquant que Picabia doit être compris comme un exemple de désapprentissage et que la seule constance valable est celle de la mutation, voire de « l’auto-annulation ».
Quant à Rose Wylie dont la grande rétrospective a eu lieu récemment à la Royal Academy of Arts de Londres, elle est présentée par J.J. Charlesworth comme une espèce d’idéal dans un monde saturé par la perfection numérique et la virtuosité technique (ce à quoi j’adhère). L’art de « mal peindre » serait, selon l’auteur de l’article, une révolution nécessaire, le rejet de la maîtrise permettrait alors d’atteindre une forme de liberté éminemment expressive. Nonobstant l’intérêt pour cette fascinante artiste, il me semble que c’est une légère malhonnêteté de faire appel à son style pour donner le ton. La maturité tardive, le « deskilling » (dé-spécialisation) n’est pas forcément chez elle une attitude en réaction vis-à-vis d’un environnement social, politique, économique, etc. Mais bon, le sujet est excellent.
Le grand écart est nécessaire pour ensuite rejoindre en tête de publication le grand entretien de Jessica Lanay avec Nicholas Goodly, plus particulièrement consacré à son second recueil de poésie intitulé Star Power (2026), présenté comme un « manifeste quotidien pour la joie queer noire ». La thèse centrale de Goodly est un refus catégorique de limiter la poésie noire aux récits de trauma, privilégiant la célébration radicale de l’existence. En utilisant le concept de « star-ness » (l’état de star), il nous invite à une réflexion sur le pouvoir personnel et la fluidité du genre. La marche à suivre qu’il nous indique est plutôt simpliste, mais certainement efficace : ne pas craindre le pouvoir d’autrui (« Do not fear someone else's power. In fact, step into your own. How do you write yourself into the universe? Make it big"), attirer le regard, amplifier son identité, revendiquer l’expérimentation, refuser l’imagerie critique, utiliser l’humour « shady » (ironique) pour instaurer une certaine confiance et ne pas hésiter à subvertir les formes traditionnelles, par exemple le Haiku :
Who Needs Porn in a Moment Like This
La lecture de cet article ma laissé sur une curieuse impression d’injonction qui au mieux relèverait de la méthode Coué, au pire d’une obligation comminatoire à l’autosatisfaction.
Je passe sur l’article consacré à Marcel Duchamp, qui est un peu en décalage avec l’ensemble. Jenny Wu nous explique que son œuvre ne se résume pas à des objets, mais à un processus de négociation avec l’imprévisible. En invitant le hasard tout en verrouillant scrupuleusement les protocoles d’exposition, il a créé un système où l’incertitude devient une force créatrice. Je retiens surtout l’installation de son œuvre testamentaire : Étant donnés (1. La chute d’eau, 2. Le gaz d’éclairage) au Philadelphia Museum of Art (PMA) qui fut un défi logistique colossal, marqué par une somme d’imprévus, dont une grève des dockers qui retarda la livraison des briques destinées à encadrer la célèbre porte en bois. Pendant près d’un an, sa veuve, Alexina « Teeny » Duchamp, son beau-fils Paul Matisse et la conservatrice Anne d’Harnoncourt ont dû suivre un classeur à quatre anneaux laissé par l’artiste. Ce manuel d’instructions — qui lui est exposé au Museum of Modern Art (MoMA) — gérait les détails les plus infimes.
Pour terminer, je souhaiterais retenir un seul mot. Ce mot, qui termine la publication, est OUTSIDER [awtsajdœʀ], mot anglais de 1859 : « qui se tient en dehors ». C’est le titre de la courte rubrique de dernière page dans laquelle une expression ou un mot est présenté de façon lexicale.
L’outsider (celui qui se tient en dehors) y est défini comme « marginal » ; une personne située hors d’un groupe, par exclusion ou par choix, mais surtout comme une construction sociale appliquée à toute forme de différence (culturelle, sexuelle, religieuse ou géographique). S’agissant de l’art, cette marginalité prend une dimension qui peut être paradoxale, désignant à la fois l’absence de formation ou de conformité, parfois associée à la maladie mentale ou à une indiscipline valorisée. Elle devient alors une qualité recherchée, voire institutionnalisée, par le marché, les collectionneurs et les musées. L’outsider y est à la fois célébré comme rebelle et encadré par des structures qui certifient son altérité, transformant cette position en valeur symbolique (et donc économique). On sait comme le soulignait Adorno que la marginalité artistique est souvent instrumentalisée par le système culturel dominant pour renforcer, par contraste, les contours de la norme. L’outsider n’est pas simplement exclu, il est produit par le système qu’il semble contester et, de plus, il permet de ne pas avoir à nous interroger sur notre propre enfermement.
Voilà. C’est terminé et, pour être tout à fait franc, je conseille après la lecture de ce numéro d’ArtReview, d’aller boire un coup, de se balader au bord de la mer ou de se plonger dans la peinture de Watteau, histoire de se requinquer et de s’aérer l’esprit.





