Laissez-moi respirer !
Ouvrez toutes les fenêtres !
Ouvrez plus de fenêtres qu'il n'y a de fenêtres dans le monde »
Ultimatum (extraits), Fernando Pessoa
En 1980 l’artiste Pierre Buraglio déclarait son goût pour la Grande peinture de la manière suivante : « [elle] m’émeut, je l’aime comme le paradis perdu ».
Aujourd’hui il l’a en partie retrouvé ce paradis, à Orléans, au Musée des beaux-arts, où ses œuvres sur papier de 1960 à 2025 son exposées avec les maîtres anciens. Et, de fait il est en bonne compagnie sur les quatre niveaux des collections permanentes. D’où venait alors ce trouble que j’avais ressenti lors de ma déambulation matinale - une très légère sensation ?
Philippe Bouchet, le commissaire d’exposition, avait pris soin d’organiser l’espace à chaque étage de telle sorte que les œuvres du musée et celles qui étaient invitées ne se brouillent pas dans cet immobilisme si particulier que constitue la stase muséale. Les choses étaient bien faites, d’un seul pas, on pouvait passer d’un Buraglio à un Domenico Cresti (1559-1638) ou d’un dessin représentant la mère de l’artiste (né en 1939) à un portrait de famille de Léon Cogniet (1794-1880).
Las ! les deux temporalités s’ignoraient superbement et c’était pour le moins curieux parce que plusieurs travaux de la série Dessin d’après… rendaient leurs hommages et faisaient référence aux classiques.
D’où pouvait venir ce défaut d’affinité ? Était-il dû au « principe » des œuvres que j’avais sous les yeux, autrement dit à leur « cause première », à leur raison d’être ? Dans un entretien qu’il avait donné en 1988, Pierre Buraglio disait en parlant de l’artiste : « on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Ce ne sont pas les peintres qui font la peinture, mais la peinture, les peintres ». En d’autres termes, l’artiste ne fait que ce qu’il peut, et certainement pas ce qu’il veut, ajoutant une autre fois « le tableau n’est pas ponctuellement singulièrement préconçu. C’est par l’action fabricatrice, l’auto-dynamisme des matériaux bruts ou travaillés, la couleur qu’il se révèle ». Bref, le contraire de ces peintures d’atelier des siècles passés qui étaient exactement désirées par l’artiste (ou son commanditaire) et conçues conformément à ce désir. Courbet n’hésitait d’ailleurs pas à affirmer qu’un « un vrai chef-d’œuvre est quelque chose qu’on doit pouvoir recommencer pour prouver qu’on n’est pas le jouet de ses nerfs ou du hasard ».
Ainsi, d’un côté, le peintre faisait son métier de peintre et d’un autre, c’était en effet la peinture qui validait l’état de peintre. De là, je comprenais mieux la raison de cette cordiale indifférence que je ressentais confusément entre les anciens et le contemporain. La peinture, qui, selon Buraglio, doit être subversive et exercer d’abord la subversion à l’égard d’elle-même, ne peut donc qu’avoir des difficultés à devenir une peinture de musées sans perdre un peu de son âme. Elle y devient presque inerte et on ne la regarderait plus que comme une panoplie sur un mur.
Il reste cependant que, devant une œuvre de Buraglio, on a plus ou moins l’impression d’assister à quelque chose de l’ordre de l’évènement. Une œuvre qui serait toujours en cours, par un phénomène de déconstruction et reconstruction (« découper pour assembler, démonter pour remonter, séparer pour réunir »), l’œuvre devant se détruire pour se reconstruire dans l’œil du spectateur et rester ainsi fidèle au bon vieux Marx pour qui le moyen fait partie de la vérité aussi bien que le résultat. L’important est là. Qu’importe (ou presque) le produit fini. De toute façon, « la peinture s’édifie sur ses ruines », affirme Buraglio en paraphrasant Maurice Blanchot, l’ami des French Theory(stes). Pourquoi pas, l’individu est séduisant, mais il est curieux que l’artiste évoque celui qui refuse son inscription dans la mémoire culturelle de son époque, préférant chercher dans une posture anonyme un effacement de ses propres traces. Ne serait-ce pas le contraire que fait Buraglio, même s’il revendique comme Matisse « de ne pas faire d’autographe » en faisant son travail de peintre, notamment en ne fabriquant rien qui n’ait déjà existé sous une autre forme, utilisant pour ce faire des déchets « déjà picturaux » (y compris venant de ses propres travaux comme pour les Agrafages). Même les fenêtres ramassées sur les chantiers de démolition sont souvent exposées telles quelles (mais en partie) et s’ils sont tout de même travaillés « les opérations pratiquées dans l’atelier côtoient les gestes du charpentier ». Bref, on l’a compris, il faut conserver certaines références en changeant la nature de l’objet. En quelque sorte, laisser une trace de ce qui fut sans faire oublier l’acte créateur de l’artiste : l’agir du peintre, sa capacité d’intervention dans l’histoire est au centre des préoccupations.
Ce qui a été abandonné, utilisé, déchu, cassé, qui est devenu inutile, constitue la matière première de Buraglio dans cette intention. Cette valorisation de la ruine, qui ne veut surtout pas esthétiser le monde, ne peut cependant éviter certaines émanations du sentiment de nostalgie. Je suppose même que l’artiste le reconnaît. Dans ce paradis perdu qu’il aime tant, n’y a-t-il pas Hubert Robert, les Patel père et fils, Piranèse et tant d’autres ?
Regardons la couleur bleue des paquets de Gauloises que l’artiste a ramassés et utilisés entre 1975 et 1982 pour ses Assemblages (135 paquets mis à plat pour chaque assemblage de 2,20 m par 1,80 m). La couleur a évidemment un peu passé en restant sur le trottoir sous le soleil et les intempéries. Elle n’en a pas moins gardé quelque chose du temps qui s’écoule :
« Ce sont des paquets de Gauloises et ce ne sont pas des paquets d’autres marques. Ces paquets […] ont quelque chose d’assez universel par leurs proportions, leurs graphies et leurs âges aussi parce que cette graphie remonte loin juste après la guerre. Il y a quelque chose d’universel qui se confond avec mon vécu et avec la société contemporaine ».
Idem pour le bleu des plaques de signalisation du métro (Metro Della Robbia), un bleu qui fait référence à la fois à l’emblématique transport parisien et aux terres cuites émaillées de la Renaissance florentine (la famille Della Robbia), un bleu qui va de Giotto à Hantaï, en passant par Matisse et par le quotidien de Buraglio (métro, cigarette, visite des musées, etc.)
Ce monde d’hier mis au jour-d’hui, c’est aussi bien sûr le Memento caviardé, cette reproduction de pages d’un agenda de l’artiste qu’il a biffé, raturé, masqué au fur et à mesure. Il y a incontestablement une contemporanéité entre celui qui regarde (par exemple, moi, avant-hier) et celui qui a rayé l’agenda en 2005 ! Alors, effacement peut-être, mais un effacement qui permet autant d’être là « ici et maintenant » que « hier et maintenant », un vrai tour de force.
Bien sûr, les personnes de EB/PB (6 lithographies de 2001-2002) et de Paysage Figure (2006) n’ont pas de visage et sont tout à fait anonymes, mais il y a aussi plusieurs autoportraits où l’on reconnaît parfaitement bien l’artiste. Le sujet est d’importance pour Pierre Buraglio, qui a dessiné plusieurs autoportraits d’artistes, mettant ses coups de crayon dans les coups de pinceau de ces illustres prédécesseurs. Lui qui est un « littéraire », qui aime les mots et ce qu’on leur fait dire ne peut pas s’empêcher parfois d’écrire sous ses dessins (dessiner c’est préciser une idée). Par exemple, sur une page de carnet à gauche, il y a un petit portrait joliment griffonné de Cézanne en chapeau melon (la peinture qui a servi de modèle est à Copenhague). Dessous est écrit : Portait de l’artiste en chapeau melon 1985-86, tandis que, sur la page de droite, Buraglio a recopié une citation de Reiner Maria Rilke : Devant les autoportraits de Chardin, on se dit qu’il a dû être un vieil original. À quel point est de quelle douloureuse façon Cézanne en fut un […]
Rainer-Maria Rilke 8/10/07.
En quittant cette exposition, j’ai pensé à un mot qu’avait inventé Derrida pour exprimer la manifestation d’une trace (comportant ensemble l’eschatologie et la téléologie), trace à la fois visible et invisible, issue du passé et qui hanterait le présent. Ce mot qui sonne si juste c’est « hantologie ». Le philosophe de la « déconstruction » prenait pour référence le communisme qui, bien que disparu dans sa forme d’origine, continuait d’exister implicitement dans les esprits. C’est cette forme de présence fantomatique, de hantise que j’avais ressentie en visitant l’exposition de Pierre Buraglio au musée des beaux-arts d’Orléans. Je me trouvais bel et bien dans une atmosphère qui était définitivement consommée, il n’y avait plus rien à respirer, mais chaque fois que je regardais une œuvre, étrangement mes poumons et mon âme s’emplissaient toujours d’un air presque vivifiant.
Images :
D’après… Poussin, Le Passacre des Innocents, 2016-2017
Autoportrait, 2006
Gauloises (détail), 1978
Memento Caviardé (détail), 2005
Portrait de l’artiste en chapeau melon
Exposition
”Sur le vif et précédemment. Pierre Buraglio, œuvres sur papier (1960-2025)”
Du 26 avril au 21 septembre 2025 Au Musée des beaux-arts d’Orléans







