Toujours pour le centenaire de John Berger ( il y aura un article qui lui sera consacré le 5 novembre), je prends le prétexte de son merveilleux petit ouvrage, que tout être humain — si ! si ! — devrait avoir chez soi, Pourquoi regarder les animaux ? pour parler d’un photographe qui aime les chiens.
Cet opuscule de l’écrivain britannique (132 pages dans l’édition suisse Héros-Limite) donne envie, lorsqu’on en sort, de lever les yeux vers le premier pigeon venu, et ce n’est pas rien. C’est une sorte de recueil d’essais, de récits et de poèmes écrits entre 1971 et 2009, dans lequel il nous pose une question qu’on pourrait croire réservée aux enfants : pourquoi regarder les animaux ?
Sa réponse, en substance : tout simplement parce qu’on a désappris à le faire. Berger le dit à sa manière, les animaux sont d’abord entrés dans l’imagination humaine comme des messagers porteurs de promesses. Magiques, divinatoires, sacrificiels, ils ont nourri nos mythes et nos rêves avant de finir en peluches, en vitrines de zoo ou en barquettes sous cellophane. Sans la moindre envie de faire la morale (et c’est bien agréable, en ces temps où chacun veut dénoncer le monde entier du fond de son canapé), il explique comment le XXᵉ siècle a réduit l’animal à l’état de bête, puis de produit de consommation.
Dans le bouquin, dont les textes ont souvent eu plusieurs vies (écrits pour une revue, repris dans une autre, avant d’atterrir là), on croise une histoire de souris, la mort d’un ami philosophe et une visite au zoo de Bâle. On y lit que les animaux naissent, sentent et meurent comme nous, mais que pour tout le reste, ils diffèrent de nous.
Le premier sujet de la peinture était animal, écrit Berger, et la première peinture était probablement faite de leur sang.
Vient ensuite une belle idée, celle du regard échangé. L’animal nous scrute avec attention et méfiance, et l’homme prend conscience de lui-même en lui rendant ce regard. Entre deux hommes, il y a le langage. Avec l’animal, il n’y a que le silence, et cette distance devient pourtant un « compagnonnage sans paroles », offert à la solitude de l’homme en tant qu’espèce.
Comment faire comprendre qu’un paysan d’autrefois s’attachait à son cochon et qu’il était content d’en saler la viande une fois la bête tuée ? L’homme contemporain y voit une contradiction ; pour le paysan d’alors, les deux moitiés de la phrase étaient reliées par un « et », non par un « mais ».
Berger fait remonter la rupture à Descartes. Privé d’âme, l’animal devient une machine, même s’il faudra le chemin de fer, l’électricité, la conserve et l’automobile pour que les bêtes quittent les rues et les champs.
Fidèle à son esprit anticapitaliste, Berger rappelle comment, aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, le même mouvement a frappé les bêtes et les hommes. À la ferme, l’animal avait une place et un nom, il vivait à côté du paysan. L’élevage industriel en a fait une matière première, si bien qu’on ne le regarde plus : on se contente de le transformer en kilos de viande ou en cuir. Au même moment, le capitalisme a fait la même chose avec les hommes, devenus des « unités isolées de production et de consommation », évalués pour ce qu’ils produisent et ce qu’ils consomment. Et l’écrivain de citer Taylor, qui voulait un ouvrier ressemblant, par sa constitution mentale, « au bœuf plus qu’à tout autre type ».
Moins polémique sur l’animal de compagnie, Berger explique que la bête renvoie à son maître une part de lui-même que personne d’autre ne reflète, et y perd son autonomie d’animal… tout comme le maître.
J’aime aussi tout particulièrement lorsque l’auteur rapproche Disney de Grandville, cet extraordinaire graveur du XIXᵉ siècle que j’admire inconditionnellement, et de ses Scènes de la vie privée et publique des animaux (1840-1842). Ne sont-ce pas, là aussi, des animaux en habits d’hommes, prisonniers d’une situation humaine ?
Reste enfin le zoo, cœur de l’essai. Les zoos publics apparaissent au moment où les animaux disparaissent de la vie quotidienne. Le zoo ne compense rien, puisque les bêtes y sont « le monument vivant de leur propre disparition ». « Nulle part, dans un zoo, un étranger ne peut rencontrer le regard d’un animal. » Leur regard glisse et passe au loin. D’où les cris des enfants : « Où est-il ? Pourquoi il ne bouge pas ? Est-il mort ? »

Mais revenons à notre photographe, qui n’est autre que Pentti Sammallahti, photographe finlandais. John Berger lui consacre cinq petites pages dans un joli texte intitulé « Ouvrir une barrière ». Ayant remarqué qu’il y a un chien dans chacune de ses photos, il suppose que c’est un chien qui, chaque fois, mène le photographe au moment et au lieu propices. Belle idée. J’y reviendrai.
Pentti Sammallahti est né à Helsinki en 1950. Sa grand-mère, Hildur Larsson, était photographe de presse. Il fait ses premières photos à onze ans et expose seul pour la première fois à vingt et un. Depuis, il photographie le monde en noir et blanc et tire lui-même ses images. Ici au loin (Here Far Away), chez Actes Sud, rassemble ses photos de 1964 à 2011. Berger n’y a pas participé, mais il avait écrit le texte de The Russian Way (Opus 21, Helsinki, 1996), un portfolio de 24 planches panoramiques tiré à 200 exemplaires. Ce texte a paru ensuite dans la revue Books from Finland en 1998, puis, sous le titre « Opening a Gate », en ouverture de The Shape of a Pocket (2001).
Ses sujets sont les horizons nus, la neige, la mer et surtout les bêtes : chiens, oiseaux, chevaux, lièvres, et même une grenouille à l’air patibulaire qu’on a pu voir à la magnifique exposition du Fotografiska de Stockholm, en 2020.
Aux Rencontres d’Arles, il a raconté ce qui lui était arrivé sur une île rocheuse : « Il m’est tout à coup apparu que la Terre n’était pas ronde, et j’ai décidé de ne pas bouger. J’ai alors compris qu’on ne prenait pas les photographies, mais qu’on les recevait. » Voilà une phrase que beaucoup de photographes bavards feraient bien de méditer.
Il aime l’hiver, le mauvais temps et le crépuscule, et il dit attendre les images « comme un chien d’arrêt ». Ses tirages sont petits et patients, avec des gris si doux qu’on pense à des dessins à l’encre. Il n’aime pas non plus le marché de l’art : il refuse de limiter ses éditions et de monter ses prix. Son marchand, Peter Fetterman, l’appelle « le meilleur photographe dont on puisse s’offrir les œuvres ». Je ne sais pas si, dans cette phrase, le compliment l’emporte sur le reproche. Quand on lui demande pourquoi, il répond à peu près : « Je veux travailler en paix, être libre d’échouer. »
Il y a aussi les années russes. Après la glasnost, il parcourt la campagne russe, notamment les îles Solovki, sur la mer Blanche. Un soir, devant une bande de chiens qui jouent, un ami lui lance : « Ce pays est un paradis pour les chiens. » Sammallahti en fait une règle : dans The Russian Way, il ne garde que des images avec un chien et une route. Pour gagner ses modèles, il a sa méthode, une saucisse ou une sardine : « Donnez-leur deux fois quelque chose, et ils seront vos amis pour la vie. »
C’est là qu’arrive John Berger, avec son regard et son esprit si singuliers. Dans le texte de Pourquoi regarder les animaux ?, il raconte qu’il garde quelques-unes de ces photos chez lui et qu’il les montre aux amis de passage. Ils en ont d’abord le souffle coupé, puis s’approchent en souriant. Ces images sont pour lui comme l’hirondelle entrée un matin par sa fenêtre : « aberrantes ».
Selon lui, l’important est l’utilisation d’un appareil panoramique à grand angle. Ce choix, dit Berger, n’a rien d’esthétique : un objectif plus étroit aurait laissé invisible ce que montrent les images. Il pose alors la question : « Mais qu’est-ce que je vois maintenant ? »
Pour répondre, il décrit d’abord notre rapport ordinaire au monde. Nous vivons dans un échange constant avec les apparences qui nous entourent, familières ou inattendues, et « ce que nous avons l’habitude de voir nous confirme dans notre être ».
Puis vient le basculement. Parfois, « dans la semi-lumière d’un rapide coup d’œil », nous apercevons « un autre ordre visible » qui croise le nôtre sans rien avoir à voir avec lui. Berger fait une analogie avec les vingt-cinq images par seconde du cinéma : en tombant soudain entre deux images, on accède à une part du visible « qui ne nous était pas destinée ». Peut-être était-elle faite pour d’autres yeux, ceux des oiseaux de nuit, des rennes, des furets, des anguilles, des baleines…
Et revoilà les chiens. Avec leur flair, leurs pattes rapides et leur mémoire des sons, ce sont des « animaux frontaliers, spécialistes naturels de ces interstices ». Leur regard, à « l’urgence muette », appartient à la fois à notre monde et aux autres. C’est peut-être pour cela, glisse Berger, qu’on en fait des guides. D’où la conclusion annoncée plus haut : « C’est probablement un chien qui a conduit le grand photographe finnois au moment et au lieu propices pour prendre ces clichés. »
Sur les photos de Sammallahti, l’homme est encore là, mais il n’est plus au centre : « il est en train de s’estomper discrètement. Les interstices sont ouverts. » Berger reconnaît l’effet troublant de ces images, avec « davantage de solitude, de souffrance et d’abandon ». Il y trouve pourtant quelque chose de plus vivifiant. On y sent, dit-il, « un sentiment d’attente que je n’avais pas connu depuis l’enfance, quand je parlais aux chiens, écoutais leurs secrets et les gardais par-devers moi ».
J’aimerais bien avoir un chien comme guide… En attendant, j’ai gardé les saucisses.




Encore passionnant à lire. 👍🖐
C’est tout simplement magnifique.