Parmi ceux qui s’intéressent à l’art et à la façon dont les médias en parlent, il y en a certainement qui connaissent John Berger, un personnage tout à fait fascinant qui aurait eu cent ans le 5 novembre. Pour autant, il est connu comme auteur de livre, roman, poésie, essais, etc., et a été cause d’un mémorable scandale de l’un des plus prestigieux prix de littéraire britanniques, j’y reviendrai.
Les quatre épisodes de Ways of Seeing en janvier 1972 sur la BBC Two ont marqué les esprits s’agissant de la manière de regarder l’art, de considérer le nu féminin dans la création artistique, le rôle de la publicité pour transformer l’œuvre en objet de consommation ou bien selon les rapports de classe, de genre, de propriété et de pouvoir. Tout cela, c’est John Berger !
Il faut dire que la dizaine d’années depuis 1952 qu’il a passée au New Statesman comme critiques d’art a véritablement brutalisé les esprits. Dans cette éminente publication à vocation politique, littéraire, artistique et intellectuelle (« Reviewing politics and culture since 1913 »), ses textes, qui n’étaient pas toujours signés d’ailleurs, ont fait souvent mouche en révélant un esprit supérieurement libre et un talent indéniable de conteur-regardeur (il y traite Francis Bacon de « brillant régisseur » plutôt qu’artiste visuel original ).
Lui-même avait été formé à la Central School of Art (aujourd’hui Central Saint Martins), puis, après l’armée, à la Chelsea School of Art de 1945 à 1947 où enseignaient Henry Moore, Ceri Richards et Graham Sutherland, mais il abandonna au milieu des années cinquante la carrière de peintre en considérant que c’était une activité qu’il fallait faire « sinon tous les jours, du moins presque tous les jours ». Mais c’est tant mieux, dirais-je, parce qu’il est devenu l’écrivain remarquable que l’on sait, même si, en France, on le connaît un peu moins que partout ailleurs, ce qui est curieux, puisqu’il y a vécu une grande partie de son existence et qu’il y est mort en 2017.
Le 5 novembre prochain, on célèbre donc le centenaire de sa naissance. C’est donc le bon moment pour évoquer son œuvre éparpillée chez près d’une quinzaine d’éditeurs, et ça l’est aussi parce que les livres de John Berger sont autant de bonbonnes d’oxygène bien utiles en ces temps troubles à l’atmosphère mortifère. Avec eux, non seulement on respire mieux l’air du monde, mais on sait pourquoi on le fait. Susan Sontag ne disait-elle pas de Berger que, depuis Lawrence, aucun écrivain n’avait aussi bien uni l’attention au monde sensible et les impératifs de la conscience ?
Pour ma part, j’aime infiniment John Berger et notamment parce qu’il est de ces individus qui sont là où il faut être — je veux dire, là, physiquement —, et où leur conscience les guide. C’est un luxe ou un courage que peu de personnes ont aujourd’hui, facile comme il est d’avoir un avis ou une opinion définitive en restant tranquillement au loin, dans les nuages, par exemple (et il faut comprendre le cloud).
Il faut ainsi prendre au pied de la lettre ce qu’il disait de son travail en citant Robert Capa : « Si la photo n’est pas assez bonne, approche-toi. »
Cette singularité, qui fut la sienne jusqu’à ses derniers jours de 2017, tient probablement à ce que John Berger a vécu en défendant l’idée que la vie ne devient un récit qu’à la fin. Il faut vivre pour que l’existence soit digne d’être racontée et, là encore, on est loin de notre temps où chacun veut raconter la sienne en temps réel, oubliant le principe d’incertitude bien connu décrit par Heisenberg. Qui raconte sa vie en direct cesse en réalité de l’habiter, et plus son récit devient précis, plus l’existence qu’il montre devient floue, pour ne pas dire inexistante.
Solon, autrefois, avait refusé de dire Crésus heureux tant qu’il ne saurait pas comment sa vie s’achèvera. Le roi de Lydie pensait en effet être le plus heureux des hommes et montrait alors l’étendue de sa fortune au grand législateur athénien. Solon citera alors comme plus heureux que lui Tellos d’Athènes, mort glorieusement au combat, puis Cléobis et Biton, morts dans leur sommeil après avoir tiré le char de leur mère jusqu’au temple d’Héra. C’est à la fin de la vie que l’on sait ce que cette dernière a valu.
I was born of the look of the dead
(Je suis né du regard des morts)
Dans le poème très personnel, Self-Portrait 1914-18 (1970, reprit dans ses Collected Poems, 2014), John Berger évoque sa naissance huit ans après la fin de la Première Guerre mondiale en juxtaposant le regard de son père, qui y fut officier d’infanterie sur le front de l’Ouest. Celui il se destinait à la prêtrise reçoit la Military Cross et perd la foi dans les tranchées. Après l’armistice, il resta en France où il supervisa l’identification et le transfert des corps des soldats tués.
Aurait-il pu ramener celui de son fils John, après tout, lui aussi est mort en France ?
Mais comment ça ? En 2017, Stanley, son père, n’était-il pas déjà plus de ce monde depuis quarante et une années ?
Et alors ! Lucie, dite « La Cocadrille », la contrebandière de Terre de cochon (1979, premier volume de la trilogie Dans leur travail), ne passe-t-elle pas allégrement les frontières de la mort ? Jean et Lucie — lui vivant et elle morte — n’échangent-ils pas la promesse d’un mariage que la vie ne leur a pas permis ?
Avec le talent de conteur qui ne lui fit jamais défaut, John Berger mêle dans ce long récit le fantastique, le rêve, la réalité et même l’autobiographie, où les vivants et les morts d’un village de Savoie construisent ensemble un chalet. Les morts clouent les chevrons ; Georges, qui s’est pendu, tient l’échelle ; Saint-Just, résistant fusillé, parle de justice. Jean (le narrateur) monte clouer le bouquet de faîtage, un sapin aux roses de papier jaunes et blanches, Lucie (qui a été assassinée d’un coup de hache sur le crâne), assise sur ses épaules, sous les acclamations des morts.
« On m’a toujours dit que les morts se reposent après une vie de travail. »
— « Quand ils se souviennent de leur passé, ils travaillent. De quoi d’autre devraient-ils se souvenir ?
Voilà tout le génie de John Berger. Vivre et raconter la vie au labeur, quitte à se mettre tout le monde à dos et ce fut le cas pour son premier roman, A Painter of Our Time (1958). On y suit Janos Lavin, un peintre hongrois communiste exilé à Londres. Le 16 octobre 1956, une semaine tout juste après la réussite de sa première exposition, il disparaît brusquement. Son ami, le critique d’art marxiste (Tiens ! Tiens ! ne serait-ce pas John Berger lui-même ?) retrouve son journal dans son atelier et comprend qu’il est parti se battre à Budapest en plein soulèvement. Mais de quel côté ? Celui des Soviétiques ou celui des Hongrois ?
Scandale. Le livre sera retiré des ventes au bout d’un mois. La critique y voit une apologie de la répression soviétique, on le compare au roman de jeunesse de Goebbels. Certains voient dans la campagne de presse déchaînée la main de la CIA par l’intermédiaire du « Congress for Cultural Freedom » un réseau international d’intellectuels anticommunistes de la guerre froide. Aujourd’hui encore, on ne sait pas très bien…
Quoi qu’il en fut, c’est parce que John Berger étouffait dans la petite bourgeoisie des Home Counties et qu’il voulait devenir un écrivain « européen » qu’il quitte au début des années soixante l’Angleterre et qu’il s’installe près de Genève. Il sillonne alors l’Europe à moto, traduit en anglais les textes de Brecht et de Césaire avec sa compagne de l’époque, Anya Bostock, une figure importante de la gauche culturelle anglaise.
Plusieurs livres seront produits durant ces années-là, dont le très beau A Fortunate Man (1967), qui annonce la trilogie paysanne déjà citée. Il démonte également avec The Success and Failure of Picasso le mythe de l’artiste espagnol — qu’il admire évidemment — se demandant toutefois comment le peintre le plus célèbre du monde avait pu, après 1945, produire autant de mauvaises toiles (eh ma foi…). En réalité, dans ce texte, Berger s’en prend surtout au marché de l’art et aux critiques.
Et puis il y eut l’année miraculeuse —1972 —, avec la série de la BBC dont j’ai parlé et puis avec le Booker Prize pour son roman G..
Ça reste l’un des scandales de l’histoire de ce grand prix littéraire. Le livre lui-même est particulier, aussi bien dans le sujet que dans le style ressemblant presque à un tableau cubiste. J’invite ceux qui voudraient suivre un don Juan italo-anglo-américain à travers l’Europe entre 1886 et 1915 (un monde en pré-ébullition) de lire la version française chez Points (2009), celle avec l’introduction du remarquable George Steiner.
Ce qui est à retenir n’est cependant pas tant dans le bouquin que dans la cérémonie de remise du prix le 23 novembre 1972, au Café Royal de Londres. En recevant devant le gratin les 5000 £ (environ 100 000 € d’aujourd’hui), Berger, dans son discours, rappelle le passé colonialiste de la société Booker McConnell qui finance le prix. Cette dernière a en effet bâti sa fortune sur les plantations de sucre des Caraïbes. John Berger annonce alors qu’il donnera la moitié de la somme au Black Panther Movement de Londres, pour son journal et ses activités, et que l’autre moitié financera son prochain livre sur les travailleurs immigrés en Europe (ce sera A Seventh Man en 1975). Deux phrases sont restées célèbres : « Je dois retourner ce prix contre lui-même » et « La moitié que je donne changera la moitié que je garde », ajoutant que ce n’est pas une question de culpabilité ni de philanthropie, mais une affaire entre lui, écrivain, et la culture qui l’a formé. On imagine comment, le lendemain, la presse s’est déchaînée !
Mais voilà la partie que, personnellement, je trouve la plus intéressante : son installation au début des années soixante-dix à Quincy, hameau de Mieussy, dans la vallée du Giffre en Haute-Savoie, un village où, selon son éditeur Héros-Limite, on parle encore patois et où les chevaux de trait sont plus nombreux que les voitures.
Dans plusieurs entretiens qu’il a faits avant sa mort, il raconte qu’il aidait aux récoltes et aux soins des bêtes chaque fois qu’on avait besoin de bras. « Ce paysage faisait partie de mon énergie, de mon corps. Je l’aimais non parce que c’était une vue, mais parce que j’y participais ». Avant cela, on s’était moqué de ce marxiste bourgeois qui jouait aux paysans, mais ce n’était certainement pas le cas, tous ont décrit une vie ni fabriquée ni précieuse dans un village qui l’avait adopté et où il fut même enterré.
Cette époque fut riche en publications diverses et variées, dont la trilogie évoquée précédemment où Berger montre la possibilité d’une humanité faite d’échanges, d’entraide et de récits, que l’économie dominante tend à réduire ou à effacer. Autrement dit, l’auteur pose une question primordiale : qu’est-ce que perd une communauté lorsque le travail cesse d’être le lieu d’un rapport au monde ?
En 2009, La British Library a reçu les archives de John Berger que Tom Overton a été chargé de cataloguer. Il avait déjà travaillé avec l’écrivain sur plusieurs ouvrages et fut en contact régulier avec lui lors de cet archivage. Il scannait des documents et les envoyait par mail à Beverly Bancroft, la femme de Berger qui les imprimait, car il n’avait qu’un iPhone, mais pas d’ordinateur. Berger lui répond à la main, si bien qu’Overton expérimentait une sorte de confusion temporelle entre les lettres qu’il recevait et les documents d’archives qu’il classait. Cet été, il a publié une belle biographie de Berger. C’était une affaire entendue entre eux, mais qui ne devait se concrétiser qu’après la mort de l’écrivain, conformément à l’idée qu’une vie ne se raconte qu’à sa fin. Ainsi, Overton raconte qu’il a eu l’impression de mieux connaître Berger mort que vivant.
C’était un personnage tellement complexe et aux multiples facettes, qui représentait tant de choses différentes pour tant de personnes différentes. […] J’avais l’étrange impression que, bien que je l’aie connu personnellement, c’est après sa mort que j’ai appris à mieux le connaître.
Cette connaissance, pour ne pas dire ce dialogue, post-mortem est un processus qui appartient bel et bien à John Berger (rappelons qu’il est né des yeux des morts). Dans un récent entretien à propos de John Berger dans The Paris Review Tom Overton cite ainsi ce vers qu’écrivit W. H. Auden après la mort de son ami Louis MacNeice, « the dead we miss are easier / to talk to. (Il est plus facile de parler aux défunts qui nous manquent.)
Dans Confabulations, son recueil publié en 2016, c’est avec Rosa Luxemburg (assassinée à Berlin en 1919) que s’entretient John Berger. Dans une lettre qu’il lui adresse (A Gift for Rosa), il dit vouloir lui envoyer un objet, une boîte en carton qui contient 18 boîtes d’allumettes avec sur chaque étiquette la gravure d’un oiseau chanteur différent. Elle a coûté 60 kopecks, dit-il. C’est son amie polonaise Janine qui habitait Zamość, la ville où Rosa a passé ses premières années, qui l’a achetée sur un coup de tête à Moscou, un jour des années 1970. Elle y était allée pour acheter de l’or moins cher ; trois bagues, revendues deux fois plus cher en Pologne… On a les voyages d’affaires qu’on peut.
La boîte est restée ensuite dans le placard sous l’escalier, avec la « réserve » de la maison — sel, sucre, farine, kasha — , jusqu’à la mort de Janine en 2010. C’est son fils Witek qui l’a apportée à Berger, à Paris.
L’écrivain mêle alors l’histoire de cette boîte aux lettres que Rosa écrivait en prison presque cent ans plus tôt. Il y a la mésange bleue qu’elle écoute depuis sa cellule, et l’« Hypolais hypolais », le « moqueur des jardins », qu’elle décrit dans une lettre de 1917, depuis Poznań. Il y a aussi la phrase que tout le monde connaît sans savoir d’où elle vient, écrite en 1918 à propos de la Révolution russe : « la liberté est toujours la liberté de celui qui pense autrement ». Et il y a son appel — certainement trop optimiste désormais —, à rester « un être humain », « ferme, clair et gai, oui, gai malgré tout ».
Au passage, Berger parle des Polonais, qui « veulent être gais », comme Rosa le demandait. Il parle des « stacz », qu’on paie pour faire la queue à sa place, un métier que l’Occident n’a pas encore inventé, ou plutôt qu’il appelle autrement. Il y a même l’Encyclopédie de Diderot (1750), parce que chez Berger tout finit par se rejoindre.
Le corps de Rosa a été jeté dans un canal de Berlin. Berger n’a donc qu’un moyen de lui faire parvenir la boîte : « Je peux te l’envoyer en écrivant. » Et de conclure avec la devise de Rosa : « J’étais, je suis, je serai. »
Les allumettes, elles, sont toujours à Paris…
Il est presque impossible de cerner d’un seul coup d’œil l’ensemble des écrits de John Berger aussi bien les essais que les romans ou les poèmes. Tout étant dispersé, il faut avoir un peu de ténacité pour aller chercher, çà et là, les mots de l’auteur, mais probablement que cela fait partie du jeu et qu’il ne faut pas seulement lire, mais vouloir lire ; pas uniquement regarder, mais vouloir regarder.
Pour terminer, je souhaite rappeler son essai intitulé « Drawn to That Moment » (publié en 1976 dans New Society, puis repris dans The White Bird (1985) et dans le recueil Berger on Drawing (2005). Berger y parle du dessin réalisé d’après nature en y réfléchissant à partir d’une expérience plutôt intime, puisqu’il s’agissait du dessin de son père mort, dans son cercueil. Berger raconte comment le geste de dessiner devient une manière de résister à la disparition, non pas en figeant un instant, mais en rassemblant la durée du regard, de la mémoire et de l’attention. Et comme à son habitude, ce magnifique raconteur nous le dit de façon parfaite :
« A drawing of a tree shows, not a tree, but a tree-being-looked-at ».
Un dessin d’arbre ne montre pas l’arbre, mais « un arbre-en-train-d’être-regardé ».
Mon conseil : jetez-vous sur tout ce que vous trouverez de John Berger, ça vaut le coup en essayant d’abord chez Héros-Limite la très belle maison d’édition suisse.
En matière d’opinions artistiques, Permanent Red est une ressource fiable. C’est un texte fondateur, plus polémique, plus explicitement militant, mais déjà animé par sa conviction que regarder une image, c’est regarder une société.
Et aussi la biographie d’Oberton : John Berger From Life
Bonne lecture et vive la vie !





Là aussi, bravo et merci