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Je suis allé voir l’exposition d’Imi Knoebel à la galerie Thaddaeus Ropac de Paris pour deux raisons. La première c’est que je suis étrangement attiré par cette sorte d’œuvres. Étrangement parce que mon attirance est plus de l’ordre de l’intelligible que du sensible, ce qui veut dire que lorsque je me trouve devant les œuvres de Knoebel, c’est mon esprit plutôt que mon cœur qui s’emballe, même si le résultat est tout aussi exaltant. Je vais y revenir. La seconde raison est plus conjoncturelle.
En effet, dans un monde quasiment à feu et à sang, dans une société où les individus sont prêts à se jeter sur leurs congénères à la moindre contrariété, je me trouve assailli par les sentiments et les ressentiments des uns et des autres, bousculé par toutes ces émotions violentes et souvent excessives qui saturent l’atmosphère que je respire. Or, dans cet environnement anxiogène, visiter une exposition d’Imi Knoebel qui considère que ce doit être une expérience immersive et réfléchie, organisée de la façon la plus neutre en évitant les détails arbitraires pour permettre une réception calme et profonde des œuvres, c’est particulièrement vivifiant…
En commençant, je disais que je pouvais comprendre mon attirance pour le travail de Knoebel par une connaissance rationnelle plutôt qu’émotionnelle. On pourrait penser que c’est une curieuse façon d’apprécier les œuvres d’art qui devraient plutôt être reconnues par les émotions qu’elles suscitent , mais c’est précisément là que le travail de Knoebel prend son sens.
Rappelons en effet qu’il fut l’un des premiers Meisterstudenten (étudiants en maîtrise) de Joseph Beuys et qu’il avait son atelier à Kunstakademie (partagé avec Imi Giese, Jörg Immendorff et, plus tard Katharina Sieverding) dans la Salle 19 voisine de la légendaire Salle de classe n° 20 de Beuys. Cette promiscuité n’a pas été anodine. On sait également que le « Carré noir » de Malevitch (1915) fut pour lui une révélation qui libéra sa conception de la peinture en lui donnant « le sentiment irrésistible qu’ [il] pouvait partir de rien » et atteindre une sorte de conscience par la forme pour aller à ce qu’il y a de plus élémentaire dans l’art, à l’intersection des interactions humaines et des conditions d’existence.
On imagine ainsi de quelle façon la vision de Beuys qui considérait que l’art et la vie doivent se nourrir intiment a pu influencer Knoebel, sans oublier une autre influence qui n’est pas moins importante : celle d’un monde qui ne peut pas échapper à l’Histoire et aux événements qu’elle produit. Knoeble qui est né en 1940 ne pouvait évidemment pas y échapper. Il s’agit ainsi pour l’artiste d’essayer de réduire le chaos qu’est la condition humaine à sa dimension atomique et donc à ses prémices. Je pourrais prendre pour comparaison l’état d’un monde immédiatement après sa création et dont les formes sont « achevées », parfaites en leur genre. Cependant le monde ne tarde pas à changer, c’est dans sa nature puisqu’il est en extension. Les formes se modifient également et s’éloignent de leur état originel ( les “événements de l’Histoire”). C’est ainsi que je vois le travail de Knoebel : une tentative de montrer le parfait en son genre, “l’achevé”. Un état qui non seulement précède les changements, mais qui contient également tous les possibles. C’est bien sûr d’une grande spiritualité, mais sans aucun mysticisme ou religiosité. Il n’y a rien dans ses œuvres qui soit de l’ordre d’une « révélation » ou d’une « vérité » (ce qui est à peu près la même chose). En les regardant, on constate simplement un achèvement sans conséquences, sans postérité, sans coup d’œil par-dessus l’épaule derrière soi et, par conséquent sans raison…
C’est une forme d’ascétisme, une démarche de pure volonté et de maîtrise de soi pour parvenir à ce « degré zéro » de l’objet. Il faut en effet que rien ne soit fortuit, accidentel ou simplement équivoque dans le geste de l’artiste, tout doit avoir sa juste place !
C’est particulièrement édifiant dans cette exposition où les œuvres qui s’y trouvent nous montrent des gribouillages qui pourraient tout à fait provenir de l’inconscient et de gestes impulsifs. Et pourtant rien ne semble être dû au hasard. En regardant attentivement ces peintures, après un certain temps, s’installe dans l’esprit la certitude d’une nécessité ; les lignes croisées bleues, les “tourbillons” rouges, les traits à angles droits, les lignes brisées, les couleurs, tout paraît alors “à la bonne place” et sur une surface qui, pour le coup, ne semble pas altérée ou seulement recouverte, mais bel et bien participante.
C’est une expérience étonnante pour le visiteur même si ça nécessite un peu de concentration et de “lâcher prise”. Il faut en effet rester un moment dans les salles de la galerie, vider son esprit de la moindre velléité de compréhension et ne pas chercher la connaissance. C’est alors que vient l’impression de se trouver dans un monde complet, sans mélange ni ornement, absolu, sans souillure et sans interprétation ; une sorte de vide vivifiant : la matière première des formes (des âmes ?) avant leur corruption.
C’est peut-être également ce que l’on ressent dans l’église de Reims, devant les neufs vitraux que Knoebel a réalisé en 2011 et 2015 et qui furent offerts à la France.
En 1914, lors de la Grande Guerre, plus de 400 obus allemands avaient touché l’édifice et l’avaient en partie incendié, détruisant la plupart des vitraux. « Les Allemands ont infligé de profondes blessures en 1914 et le travail de Knoebel permet de refermer les dernières cicatrices de cette guerre », avait déclaré Frank-Walter Steinmeier qui à l’époque était ministre des Affaires étrangères (aujourd’hui président de la République fédérale d’Allemagne). Il avait toutefois oublié que ce sont les plaies qui se referment, que les cicatrices, elles, restent visibles et parfois sensibles, comme doivent l’être celles d’Imi Knoebel et qui en février 1945, âgé de cinq ans, avait regardé par la fenêtre triangulaire de son grenier, la ville de Dresde brûler après le bombardement allié qui a fait plus de 20 000 morts. Elle sont assurément toujours sensibles ces cicatrices. Il y a en effet une photo de cette fenêtre dans le catalogue de l’exposition de Knoebel qui a eu lieu en 1985 au Rijksmuseum Kröller-Müller (Otterlo, Pays-Bas).
Exposition à Thaddaeus Ropac, Paris Marais jusqu’au 26 juin 2025
Photo 1 : Etcetera CC, 2025, 190,5 x 161,5 x 4,5 cm, acrylique, aluminium
Photo 2 : Vue avec Etcetera LXXXIX, 2023, 197,6 x 185 x 4,5 cm, acrylique, aluminium
Photo 3 : Etcetera CCI, 2025, 215 x 195,7 x 4,5 cm, acrylique, aluminium
Photo 4 : détail
Photo 5 : Vue de l’exposition (D : Etcetera CCVIII, 2025, 236,7 x 187,7 x 4,5 cm, à G : Etcetera CCVII, 2025, 185,5 x 142,6 x 4,5 acrylique, aluminium pour les deux







