Après quatre ans de chantier et une extension dessinée par Shohei Shigematsu et Rem Koolhaas (OMA), le New Museum de New York a réouvert ses portes le 21 mars dernier avec New Humans: Memories of the Future. Cette exposition inaugurale a pour ambition de montrer comment les artistes ont cherché la notion d’humanité face aux bouleversements technologiques de leur époque. Avec les travaux de 176 participants, artistes, écrivains, scientifiques, architectes et cinéastes, elle cherche à illustrer les moments clés durant lesquels des changements technologiques et sociaux majeurs ont engendré de nouvelles conceptions de l’humanité et de nouvelles visions de ses futurs possibles.
Zachary Fine en a publié une remarquable critique dans The New Yorker et dans laquelle il souligne un effet de vertige, le musée devenant pour cette exposition un véritable labyrinthe de salles multimédias, saturé de vidéos grésillantes, de machines inutiles et de corps humanoïdes plus ou moins disloqués — faits de ferraille, prolongés de tentacules ou troués d’écrans. Certaines salles adoptent l’accrochage « salon » traditionnel, tandis que d’autres suspendent les objets au plafond ou les laissent flotter grâce à des ballons, comme si, dit-il, l’exposition hésitait entre cabinet de curiosités et parc d’attractions conceptuel.
Après une longue analyse parfaitement détaillée, Zachary Fine conclut en évoquant Vilém Flusser et son idée selon laquelle la « lentille » (du télescope à l’appareil photo) a contribué au déclin de l’humanisme en bouleversant nos échelles de perception. En effet, elle a rendu proches les immensités et gigantesques les détails, décentrant ainsi notre place dans l’univers.
Un peu dubitatif, il imagine ce qu’aurait pu être une exposition qui aurait cherché à « réparer » ce rapport, plutôt qu’à lister les situations où nous ne sommes plus que de minuscules appendices de nos machines. Pour lui, donc, New Humans n’est qu’un inventaire mélancolique d’un imaginaire artistique déjà dépassé, au moment où la « guerre entre notre espèce et la technologie » se joue ailleurs, dans les infrastructures invisibles qui structurent nos vies.
Pour ma part, je rappellerais Jacques Ellul (mort en 1994) qui, dès les années cinquante et soixante, expliquait de quelle manière la « sacralisation de la technique » distillait la croyance que « tout ce qui est techniquement possible doit être fait ». Ce dogme élevait la technique en une idéologie presque totalitaire, absorbant les individus, les institutions et les politiques pour les rendre dépendants de l’efficacité, de la productivité et de la performance.
Sans le nommer, l’exposition lui donne cependant en partie raison en montrant entre autres les expériences de Frank et Lillian Gilbreth qui filmaient les gestes des ouvriers pour optimiser chaque mouvement. La modernité apparaissant comme une critique du corps, toujours trop lent, trop irrationnel, trop encombrant.
Il se trouve également l’œuvre de John Heartfield et George Grosz, The Middle-Class Philistine Heartfield Gone Wild, un mannequin bardé de prothèses grotesques (pistolet, dentition, ampoule…). Pour Zachari Fine, c’est à la fois une farce et un diagnostic, où l’humain devient palimpseste de traumatismes historiques, d’angoisses sexuelles et d’obsessions techniques.
Pour terminer, il me semble que cette exposition, qui explore les définitions évolutives de la notion d’humain, est l’occasion de citer le Washington Post de 1932 : « America is the only country that went from barbarism to decadence without civilization in between. »




