Assurément, le néo-capitalisme a compris la valeur de la culture pour une société en perpétuelle recherche de légitimation. C’est en effet un objet de consommation (la culture) qui ne suscite guère de contradictions quant à sa nécessité.
Fernand Braudel, l’historien que l’on sait, a forgé le concept d’économie-monde pour qualifier un espace économique autonome et polarisé autour d’un centre dominant. Il ne fait aujourd’hui presque plus aucun doute qu’un de ces centres se constitue activement du côté du Proche-Orient et qu’il se développe vers l’Est avec la culture comme hoche valeur marchande.
On peut même imaginer que l’épicentre se trouve sur « l’Île du Bonheur » (Jazeera al-Saadiya en langue vernaculaire), une étendue de 27 kilomètres carrés qui est devenue le pivot de la stratégie de transition post-pétrole d’Abou Dhabi.
Sur la pointe nord-ouest de l’île se dresse désormais le Guggenheim Abou Dhabi, un remarquable instrument d’une stratégie de « soft power » inédite. Prévu pour une inauguration en 2026, ce projet monumental, initialement prévu pour 2012, dépasse en effet la simple fonction muséale pour s’affirmer comme le manifeste d’un véritable capitalisme de la connaissance. Au cœur de l’« Abu Dhabi Economic Vision 2030 », il symbolise à lui seul la transition d’une économie de rente vers une hégémonie culturelle globale.
Rappelons les principales missions de cette singulière vision :
Tout d’abord, il est question de la diversification post-pétrole avec la création d’une dynamique économique, notamment via le tourisme de luxe et la valorisation foncière (cf. les projets Saadiyat Grove et Arthouse). La culture en fait évidemment partie.
Ensuite, l’obtention d’un leadership culturel transnational pour positionner les Émirats comme le trait d’union entre les modernités orientales et occidentales (pour ne pas dire la remplacer).
Enfin, des investissements conséquents dans l’innovation et la recherche pour créer un pôle d’excellence technique, de la conservation scientifique à l’exploration des arts numériques.
De ce fait, l’œuvre de Frank Gehry pour Abu Dhabi dépasse la simple conception d’un bâtiment ; elle est pensée comme un « instrument culturel mondial » ; d’autant qu’après le décès de l’architecte à l’âge de 96 ans, le musée a acquis une valeur patrimoniale exceptionnelle en tant qu’œuvre testamentaire, lui garantissant une attention médiatique et intellectuelle pérenne.
Le Guggenheim Abu Dhabi sera la plus grande institution de la constellation Guggenheim. Il surpassera ses prédécesseurs non seulement par son volume spatial, mais aussi par sa complexité technique. Comparons-les.
Guggenheim New York
Architecte Frank Lloyd Wright
Statut : Repère historique
Année d’ouverture : 1959
Surface (m²) : N/A
Focus curatorial : Moderne Occidental
Guggenheim Bilbao :
Architecte Frank Gehry
Statut : Catalyseur urbain
Année d’ouverture : 1997
Surface (m²) : 32 500
Focus curatorial : Contemporain Transculturel
Guggenheim Abu Dhabi :
Architecte Frank Gehry
Statut : Œuvre testamentaire
Année d’ouverture : 2026 (officielle)
Surface (m²) : 42 000 (superficie totale : 80 000 m²)
Focus curatorial : GWNASA (Golfe, West Asia, North Africa, South Asia)
Il faut le dire, la conception est particulièrement audacieuse, la réalisation des structures asymétriques complexes est une réussite remarquable
Le design se distingue par un assemblage de formes clignotantes : des cônes asymétriques, des tours dentelées et des spirales d’acier argenté. Les onze cônes du bâtiment évoquent en les réinterprétant les barjeels ces tours à vent du patrimoine local. Ils abritent des galeries pour les installations monumentales tout en assurant une ventilation naturelle passive.
S’agissant des matériaux, le choix s’est porté sur le GRC (béton renforcé de fibres de verre) et la pierre, dont la texture et la teinte ont été spécifiquement conçues pour imiter le sable de Saadiyat, le bâtiment fusionnant ainsi avec le paysage côtier de l’île.
L’ambition du Guggenheim Abou Dhabi ne fait pas de doute. Il s’agit de briser le monopole occidental sur l’art contemporain. En effet, à travers le mandat WANASA (West Asia, North Africa, South Asia), le musée s’engage à réhabiliter les modernités produites hors des centres de pouvoir historiques depuis les années 1960 en mettant en lumière les artistes de ces régions.
De cette manière, selon S.E. Mohamed Khalifa Al Mubarak, Président du Département de la Culture et du Tourisme, « le Guggenheim Abou Dhabi fera progresser la position d’Abou Dhabi en tant que centre dynamique pour les arts et la culture. Il présentera une plateforme équitable pour l’art du monde entier. »
L’ambition curatoriale est en réalité sans équivoque, c’est une révision des récits canoniques de l’histoire de l’art. Contrairement à ses institutions sœurs de New York ou Bilbao, qui s’appuient sur des collections historiquement centrées sur l’Occident, le Guggenheim Abou Dhabi profite de la constitution d’une collection ex nihilo pour proposer une lecture transnationale et décentrée de l’art moderne et contemporain.
Ce décentrement du regard occidental passe ainsi par le démantèlement de la hiérarchie traditionnelle qui place l’art européen et nord-américain au sommet de la modernité. Le musée veut de cette manière éviter le « prisme euro-américain » pour offrir une vision « plus équitable » et même « polyphonique » de la création artistique.
Le fameux mandat WANASA a ainsi pour objet de mettre l’accent sur l’art de l’Asie de l’Ouest, de l’Afrique du Nord et de l’Asie du Sud afin de corriger les déséquilibres historiques et donner une visibilité institutionnelle à des artistes et des mouvements souvent marginalisés ou traités comme périphériques dans les grands musées occidentaux.
En se concentrant sur la période allant des années 1960 à nos jours, le musée cherche évidemment le moment où l’art est devenu véritablement mondialisé, permettant de ce fait l’exploration des récits postcoloniaux et des modernités alternatives qui ont émergé parallèlement aux mouvements occidentaux.
Les conservateurs prévoient ainsi de juxtaposer des figures canoniques de l’art occidental (comme Andy Warhol, Jackson Pollock ou Mark Rothko) avec des artistes contemporains d’Asie, d’Afrique et du monde arabe. L’objectif n’étant pas de « valider » les artistes régionaux (par exemple Mohammed Ahmed Ibrahim, Monir Shahroudy Farmanfarmaian ou Rachid Koraïchi) par leur proximité avec les maîtres occidentaux, mais de montrer comment des artistes de différentes régions ont répondu simultanément à des questions similaires (identité, industrialisation, spiritualité, etc.) avec leurs propres vocabulaires.
En construisant sa collection à partir de zéro, le Guggenheim a l’opportunité (et la volonté) de définir ce que doit être un « musée mondial » au 21e siècle sans le poids des acquisitions des siècles précédents. Et pour soutenir cette révision narrative, le musée prévoit d’utiliser des technologies comme l’intelligence artificielle et la réalité augmentée pour offrir aux visiteurs un « voyage de connaissance » complet.
En somme, on peut considérer que la mission du Guggenheim Abu Dhabi est de reconfigurer la structure même de l’histoire de l’art. La concentration de starchitectures unique au monde, la proximité avec le Louvre Abou Dhabi et le Zayed National Museum (inauguré en décembre 2025) crée un effet de grappe culturelle qui transforme l’île en un centre névralgique du tourisme intellectuel, ce qui n’est pas sans intérêt, il faut l’admettre.
Reste toutes les controverses s’agissant les travailleurs migrants sur l’île de Saadiyat. Le collectif « Gulf Labor » et diverses ONG avaient dénoncé dès 2011 les conditions de vie précaires des ouvriers, menant à des appels au boycott international. Des mesures correctives avaient été prises, mais il me semble que les yeux s’étaient tout de même un peu détournés. Que pèsent les droits humains face au futur radieux que propose le Guggenheim Abu Dhabi, ce phare pour la modernité globale ?
On l’a dit, l’art et la culture n’ont pas de prix !




