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Il est indiqué dans les documents de la Biennale que ChihChung Chang est un « artiste visuel et chercheur culturel ». Le texte présente ensuite le travail de l’artiste taïwanais avec des phrases et expressions telles que : « anti-subjectivité », « état instable de transition », « macrosystème complexe », pour expliquer « qu’il tente de dévoiler les expériences universelles, les tensions et les zones d’ombre entre l’humain, la civilisation et la nature, qui se façonnent constamment ».
Je veux bien qu’on me parle du travail d’un artiste ou d’une œuvre que j’ai sous les yeux, mais pourquoi le faire d’une manière aussi compliquée d’autant que l’artiste en question à une approche plus narrative qu’explicative et que c’est largement suffisant pour apprécier ce qu’il fait.
Je n’ai par ailleurs guère été sensible au propos ayant trait à l’écologie et plus généralement à la menace que représente l’activité humaine sur la planète et, quand j’entends le mot « anthropocène » j’ai toujours un mouvement de recul. Je n’ai pas besoin que l’art m’explique qu’il y a des changements dans le monde, et j’ajoute que ce désir d’enseignement qui accompagne certaines œuvres m’horripile un tantinet. En revanche, j’ai été touché par la manière de raconter le cours du temps à l’aune de l’existence humaine, me plongeant moi-même en quelque sorte dans ma propre durée périssable.
En quelques mots, il s’agit principalement d’une installation de rétroprojecteurs en fonction devant un mur sombre. Ils ne sont là que pour faire illusion puisque ce sont des vidéos qui sont projetées et qui ne viennent pas des appareils, même si elles ont été réalisées à partir d’un système de ce genre. Autrement dit, on imagine dans la pénombre qu’un opérateur manipule des transparents pour nous raconter plusieurs histoires entrelacées. D’autres éléments composent l’installation, mais ils ne sont à mon sens qu’accessoires.
Cette œuvre qui occupe toute une salle à l’étage du Bluecoat est intitulée Fata Morgana. C’est le nom italien de la fée Morgane, le terme désigne une espèce de mirage, un phénomène optique observé en mer causé par la superposition de différentes couches thermiques. La littérature est riche de témoignages de cette manifestation naturelle qui a suscité quantité d’illusions et de désillusions chez les navigateurs. L’artiste l’utilise pour qualifier une réalité illusoire et en particulier celle rencontrée par les migrants à une certaine époque à Taïwan, qui ont été confrontés à une fata morgana : un « mirage inaccessible ».
Puisque les mots ont de l’importance (sinon pourquoi utiliser ce terme éminemment poétique), allons plus loin dans l’étymologie de Morgane, le nom de cette magicienne de la légende arthurienne et qui signifie « née de la mer ». Cette fois, pour le coup, j’y trouve mon compte. Et plutôt que de regarder le travail de Chihchung en considérant les attentes déçues, les réalités impossibles et les conséquences funestes sur l’écosystème, je préfère retenir que c’est de la mer que tout arrive.
Je crois en effet que c’est la mer qui a fait l’humain, je veux dire l’humain en tant qu’être conscient de sa propre nature. Du récit de Gilgamesh à celui de la Bible (entre autres), c’est de la mer que vient une humanité sélectionnée après avoir été sauvée de la déchéance. C’est en parcourant la mer que l’on va « vers quelque part » ; c’est la mer qu’on traverse pour se perdre et mieux se retrouver et, lorsque du rivage je regarde la mer, je vois pour ma part un lieu d’où l’on vient…
Aussi, je dirais que Chang est pour cette biennale de Liverpool parfaitement à sa place.

Commençons par l’origine ethnique. La communauté chinoise de la ville est la plus ancienne d’Europe. L’étranger d’Extrême-Orient est en quelque sorte chez lui dans cette ville depuis plusieurs générations. On y trouve d’ailleurs la plus grande arche chinoise hors de Chine qui fut offerte par Shanghai. Ornée de 200 dragons, cinq toits, mesurant 13,5 m de large et 13,4 m de haut, cette arche impériale enjambe Nelson Street et est mitoyenne du Black-E, le centre d’art communautaire. L’artiste l’a d’ailleurs reprise dans une fresque murale réalisée en collaboration avec les habitants, les participants utilisant des objets personnels pour partager leurs histoires et leurs liens avec Liverpool. Une réplique de cette fresque réalisée à Pine court se trouve dans l’exposition au Bluecoat.
Il y a ensuite les analogies du lieu : d’un côté, la ville portuaire de Liverpool et son histoire, et, de l’autre, Taïwan et la ville portuaire de Kaohsiung.
Liverpool, je l’ai dit dans un précédent article, a fait sa fortune et son destin avec la mer et le commerce. Le tabac, le café et l’esclavage ont valu à cette ville prospérité et notoriété, l’une comme l’autre étant désormais honnies. Quoi qu’il en soit, c’est par la mer et son écume que l’âme de Liverpool s’est constituée, ouverte par la force des choses aussi bien que par volonté au monde tout entier. Une sculpture lumineuse, From Here de Nathan Coley installée depuis une précédente biennale sur la station de pompage de St George’s Dock le rappelle parfaitement : « FROM HERE ALL THE WORLDS FUTURS , FROM HERE ALL THE WORLDS PASTS » (« D’ici, tous les futurs du monde, d’ici, tous les passés du monde ».)
Ici, donc, tout vient de la mer, le passé comme le futur, le bon comme le mauvais. C’est la même chose à Kaohsiung, ville portuaire de Taïwan, qui est le sujet d’étude de Chihchung Chang. C’est ce qu’il raconte en entremêlant les souvenirs familiaux, les études de terrain, les recherches documentaires et les témoignages oraux. Son père travaillait dans la construction navale et l’exposition s’inspire précisément d’une maquette de bateau qu’il avait créée. De là il déroule la métamorphose de cette partie du littoral et notamment de la petite communauté des pêcheurs du village de Hongmaogang. De la Seconde Guerre mondiale avec la fin de l’occupation japonaise, puis avec l’arrivée de Tchang Kaï Chek et des millions de continentaux qui fuient le PC de Mao Zedong, les bouleversements de l’île ont été considérables. L’époque japonaise avait été calme et plutôt heureuse, celle du Kuomingtang fut douloureuse et dictatoriale, longtemps soutenue par les USA qui entretenaient de cette manière un ennemi de la Chine communiste juste devant ses côtes. Ce n’est qu’en 1987 que la loi martiale a été levée, le pays évoluant depuis peu à peu vers la démocratie et l’essor économique. La désobéissance civile des pêcheurs ne servira cependant à rien. En 2007, le village millénaire de Hongmaogang est déplacé de son emplacement initial pour laisser la place au terminal à conteneurs intercontinental du port de Kaohsiung, le premier de l’île et l’un des plus importants au monde. C’est la fin du monde d’hier et le début de monde de demain.
Cette transformation venue de la mer et par la mer est délicatement racontée par quelques histoires minuscules. Des histoires de celles qui fixent le temps dans des dimensions véritablement humaines. Ce sont ces limites évidemment fluctuantes selon chacun d’entre nous, mais elles bornent néanmoins l’humanité dans un monde « vivable », contrairement à celles que veulent nous imposer les contempteurs de l’évolution du monde telle qu’elle est aujourd’hui.
Lâcheté ou folie de ma part ? Peut-être. J’ignore s’ils ont raison. Il semblerait que si, mais je serai toujours de ceux qui, plutôt que rester confiné dans une peur égotique (après tout, le monde existait avant nous et continuera après nous), embarqueraient sans hésiter sur la Nef de fous.
Photo de Max Torregrossa sauf mention contraire






