Du 6 juillet 2021 au 2 janvier 2022, La Fondation Cartier pour l’art contemporain présentait l’exposition de Damien Hirst. Cerisiers en Fleurs.
物の哀れ
Mono No Aware
« L’aspect ah ! des choses » !
Par Max Torregrossa
« L’aspect ah ! des choses » ! Voilà littéralement la traduction de « Mono no aware », concept philosophique japonais, signifiant quelque chose comme « empathie envers les choses » ou « sensibilité pour l’éphémère ».
Certains l’ont rapproché de l’expression momento mori (« souviens-toi que tu vas mourir »), expression que l’on rencontre bien évidemment dans certaines représentations des vanités en Occident. Mais ce n’est pas tout à fait exact puisque le mono no aware est plus enclin à susciter un sentiment de contemplation tandis que le momento mori tend à signifier qu’il faut profiter de l’instant et agir comme si demain n’existait pas ; subtile, mais considérable distinction.
C’est Motoori Norinaga, poète, médecin, philosophe du XVIIIe siècle, réputé pour ses commentaires du Dit du Genji, œuvre majeure de la littérature japonaise, qui évoque cette « tristesse de l’évanescence », sentiment propre à la sensibilité nipponne. Et c’est ce sentiment qui est à l’origine de cette pratique millénaire au Japon qui consiste à contempler durant les deux semaines de leur floraison les sakura, les fleurs des cerisiers.
De fait, la fleur de cerisier est un symbole puissant au pays du soleil levant. La légende raconte comment Yama-no-Kami, la divinité des montagnes, est descendue dans les rizières sur les pétales des fleurs de cerisier pour offrir et sacrifier aux humains sa propre âme, incarnée dans les grains de riz blanc.
Symbole spirituel, donc, et emblème politique à partir de l’époque Meiji. Le cerisier sera notamment une des marques de l’occupation japonaise en Corée ou à Taïwan où de nombreux arbres furent plantés. Au XXe siècle, le sakura sera largement utilisé par les parties ultranationalistes.
Lors de la Seconde Guerre mondiale, la fleur de cerisier fut esthétisée pour souligner l’attachement à la divinité de l’empereur. Les pilotes suicides se faisaient souvent photographier avec une branche fleurie dans les mains ou la peignaient sur leurs avions ; leur âme comme les fleurs, étant destinée à tomber et à recouvrir le sol comme la neige.
« Je suis un homme qui tombe comme des pétales de cerisier. »
« Je dois partager le destin des fleurs de cerisier qui tombent. »
« Comme les belles fleurs de cerisier, je vais tomber et renaître. »
« Je ferai de mon mieux pour mourir pour l’empereur dès que possible, comme les pétales de cerisier qui tombent. »
Extraits de lettres de pilote de Kamikazes
Foi, espérance, joie, ivresse, apaisement, mort, lumière et ténèbres. Voilà quelques-unes des résonances mentales que produit la contemplation des fleurs de cerisiers au Japon. On comprend que Damien Hirst se soit intéressé au sujet. On peut sentir toutes ces ambivalences dans son œuvre : la violence et la délicatesse, l’excès et l’austérité, le cynisme et l’idéalisme.
Ainsi lorsque je me suis rendu à la fondation Cartier où 30 toiles, parmi les 107 de la série des cerisiers en fleurs étaient présentées, j’y suis allé avec une certaine prudence tant j’imaginais que l’on peut être facilement débordé, bousculé ou même mystifié par le personnage. Et puis, il y a cette sensation que Hirst agit toujours comme s’il tenait à faire fonction de « déclencheur ». Ses œuvres servant en quelque sorte d’amorce et ne se réalisant que par le déclenchement qu’elles produisent. Il ne s’agit en effet pas tant de montrer que de rendre possible, et le spectateur qui se retrouve dans le rôle d’un « utilisateur » n’a d’autre choix en fréquentant les œuvres de Hirst que de se trouver face à une gamme d’éventualités, de possibilités qu’il doit accepter même si cela est exorbitant.
Le mécanisme est désormais parfaitement rodé. Et à la fondation Cartier, il fonctionne. On est immédiatement immergé dans la peinture et les couleurs. Les grands formats des pièces du rez-de-chaussée pèsent de tout leur poids sur le visiteur qui flotte alors dans une atmosphère lumineuse, vivifiante presque euphorisante.
Mais si l’on s’approche, le geste comme la matière se dévoilent et apparaissent dans leur complexité et leur efficience. La légèreté devient des « pâtés », la lumière devient épaisse et la spontanéité laisse voir les calculs. Qu’importe, dira-t-on, ça a toujours été ainsi, en s’approchant d’une toile le labeur apparaît. Nous ne sommes plus, comme Martin Eden, scandalisés que la peinture merveilleuse qu’il vit sur les murs Ruth Morse ne soit, en s’approchant qu’un jeu d’optique et un barbouillage sans valeur.
C’est bien ce barbouillage, ce labeur visible, qui révèle l’œuvre lorsque l’on s’éloigne d’un pas. Cependant, faut-il le voir comme un moyen ou comme une intention ? Le pointillisme quasi schizophrénique de Seurat est-il le moyen pour nous montrer la Grande Jatte, le dimanche après-midi, ou est-ce la façon de nous signifier que tout n’est que contiguïté, assemblage d’éléments isolés entrant en interaction ?
En s’approchant d’une toile de Cézanne, on peut observer cette minutie obsessionnelle avec laquelle l’artiste a utilisé ses pinceaux. De la même façon, les Nymphéas apparaissent étrangement sauvages en très gros plans. Il semble toutefois que tout cela appartient au modus operandi et reste dans l’anecdote alors que chez Hirst, j’ai l’impression que c’est précisément ce qui est à voir. Comme si la vision interne des choses, leur processus était l’élément le plus important. Voir de quoi s’est fait ; comment s’est fait ; de quelle façon ça a été conçu ! Chez Hirst, toutes choses, semble n’avoir d’intérêt que dans son principe ; en tant que cause première, à la fois active, efficace et originelle.
L’homme a travaillé dans une morgue. Une photographie le montre, dans les années 80, encore adolescent, se penchant hilare pour poser à côté d’une tête humaine grimaçante posée sur une table de la morgue de Leeds.
On connaît depuis son attirance pour la mort et l’on sait de quelle façon cela apparaît dans son travail, mais nous savons également que ça peut être aussi bien « A Thousand Years » que les peintures délicates de la série « Butterfly colour Paintings ».
C’est ainsi que ses cerisiers deviennent intéressants et même si on peut se satisfaire tout à fait de leur parfum, il est possible que l’on respire en réalité l’odeur de la mort. Ces fonds bleu pâle presque sans substance sur lesquels les points de couleurs s’amoncellent les uns sur les autres comme des impacts, deviennent un peu anxiogènes au bout d’un certain temps et on finit par étouffer. C’est « The Triumph of Death Blossom ».
Bref, Damien Hirst, cet ogre formidable reste pour moi un sadique exquis, sans autre empathie pour l’être vivant qu’en le regardant comme une charogne potentielle. Et au fond, il n’a pas tort.
Ses peintures font sublimation de cette condition qui sera forcément la nôtre.
C’est effrayant, mais c’est absolument enivrant.
P.-S. : Je pense à Damien Hirst comme un intercesseur inconscient avec un monde supérieur et étrangement, je pense alors un autre Damien, celui-là accompagné de son frère Côme. Tous deux ont été martyrisés sous Dioclétien et saint patron des chirurgiens et des pharmaciens. Eux aussi avaient affaire à la souffrance à la chaire, à la médication. La différence avec « l’autre » Damien, c’est qu’eux étaient des anargyres, autrement dit, ils soignaient sans demander d’argent.
Max Torregrossa (juillet 2021)
Damien Hirst repères chronologiques
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Photo : vue de l’exposition ©Max Torregrossa



