[…] Et sur le piédestal apparaissent ces mots :
« Mon nom est Ozymandias, roi des rois ;
Regardez mes œuvres, ô puissants, et désespérez ! »
Il ne reste rien à côté. Autour de la ruine
De ce colossal débris, sans limites et nus,
Les sables étendent au loin leur niveau solitaire
En 1819, dans ce célébrissime poème, Shelley évoquait la fugacité de la puissance et de la gloire qui retournent aux sables du désert, autrement dit à rien. 207 ans plus tard, les yeux regardent encore vers cet Orient mystérieux, mais assurément pas de la même façon : en 2026 Le monde de l’art sera au pays de l’or noir.
Pour preuve voici le calendrier des événements majeurs :
- En janvier, la troisième Biennale d’art contemporain de Diriyah (Arabie saoudite) ouvrira ses portes dans le quartier JAX de Diriyah, près de Riyad.
- En février c’est la dernière extension d’ART BASEL qui inaugurera sa première édition à Doha au Qatar.
- En avril, ce sera la 20e d’ART DUBAÏ avec une édition intitulée
Et enfin, quelque part dans l’année — c’est promis, nous dit-on —, ouvrira avec quatorze ans de retard « Guggenheim d’Abu Dhabi » du regretté Franck Gehry sur l’île de Saadiyat.
On imagine ainsi de quel côté, cette année, les esprits avides et curieux seront tournés…
Dans plusieurs articles, je vous présenterai chaque événement en détail, et aujourd’hui, je propose d’aller (à tout seigneur tout honneur) au royaume d’Arabie, une monarchie absolue dynastique et islamique comme chacun le sait.
La troisième Biennale d’art contemporain de Diriyah (DCAB) intitulée In Interludes and Transitions (في الحِلّ والترحال), ouvrira donc ses portes le 30 janvier 2026 dans le quartier JAX de Diriyah, près de Riyad. Cet événement est l’une des pièces maîtresses de la stratégie culturelle du pays dans le cadre de « Vision 2030 ». Il s’agit d’une vision politique globale adoptée en 2016 sous l’impulsion du prince héritier Mohammed ben Salmane (l’acquéreur du fameux et controversé Salvador Mundi plus ou moins attribué à Leonard de Vinci), et qui vise à réduire la dépendance du Royaume aux revenus pétroliers, à diversifier les sources de revenus vers des secteurs non pétroliers et enfin à moderniser la structure économique, sociale et institutionnelle du pays. Pour ce faire, le régime compte s’appuyer sur trois piliers principaux : une Société dynamique (« Vibrant Society »), une Économie prospère (« Thriving Economy ») et une Nation ambitieuse (« Ambitious Nation ») avec notamment l’objectif d’attirer jusqu’à 150 millions de visiteurs par an d’ici 2030.
J’ajouterai pour ma part que d’ici là, il est plus que probable que le pays se soit doté comme prévu de l’arme nucléaire et qu’il continuera à battre certains records, comme ce fut le cas en 2025 avec les 340 exécutions capitales.
Mais revenons à La Diriyah Contemporary Art Biennale (DCAB), un événement sur lequel compte l’Arabie saoudite pour se repositionner comme acteur culturel crédible sur la scène mondiale. Pour ce faire, la recette est connue : des commissaires internationaux à forte légitimité critique, des artistes globaux soigneusement sélectionnés, des scénographies ambitieuses, le tout dans un ancien quartier industriel réhabilité et enfin un discours curatorial aligné sur les grandes urgences contemporaines. Bref, une biennale parfaitement millimétrée depuis sa première édition de 2021-2022.
Cette année-là, l’événement accompagnait prudemment l’ouverture du Royaume, avec une métaphore universelle d’un progrès graduel. Une biennale de rodage en quelque sorte, presque pédagogique, destinée autant au public saoudien qu’aux observateurs étrangers. Placée sous le thème Feeling the Stones (« Sentir les pierres »), et dirigée par Philip Tinari, directeur du UCCA Center for Contemporary Art en Chine, l’exposition qui s’est déroulée du 11 décembre 2021 au 11 mars 2022 s’inspirait d’un proverbe chinois symbolisant la prudence et l’expérimentation face au changement (« Traverser la rivière en sentant les pierres »). On imagine que ce titre fut choisi minutieusement, le thème voulant faire écho à la période de transformation culturelle et sociale que traversait alors l’Arabie saoudite.

Réunissant 63 artistes internationaux, dont 27 Saoudiens, une majorité d’œuvres spécialement commandées pour l’occasion par la Diriyah Biennale Foundation y fut présentée, et, malgré un contexte encore marqué par la pandémie, la manifestation a attiré plus de 100 000 visiteurs, en grande partie saoudiens, révélant un véritable engouement du public pour la création contemporaine. Parmi les œuvres emblématiques figuraient World Map (2021) de Maha Malluh, réalisée à partir de milliers de cassettes audio islamiques recyclées, Birth of a Place (2021) de Zahrah Al Ghamdi, qui mêlait tradition et modernité à travers des matériaux organiques ; ou encore Tree of Guardians (2014) de Manal AlDowayan, une installation poétique pour honorer la mémoire des femmes saoudiennes.
La deuxième édition, After Rain (du 20 février au 24 mai 2024) a marqué un tournant. Sous la direction d’Ute Meta Bauer, la DCAB abandonne cette année l’allégorie endogène pour aborder de front les crises globales — climat, ressources, migrations, géopolitique. Le signal est cette fois explicite : l’Arabie saoudite n’entend plus seulement rattraper le monde de l’art contemporain, mais souhaite également contribuer à la fabrique de ses récits critiques.
Présentée comme l’édition la plus ambitieuse à ce jour, la Biennale avait réuni 100 artistes et collectifs issus de 43 pays, autour de 177 œuvres, dont 47 commandes originales toujours soutenues par la Diriyah Biennale Foundation.
Conçue comme une expérience multisensorielle, l’exposition intégrait sons, lumières et odeurs (notamment celle du pétrichor, odeur caractéristique de la pluie), pour immerger le visiteur dans un environnement à la fois poétique et réflexif.
Parmi les œuvres marquantes figuraient Women of Riyadh de la photographe Christine Fenzl, une série de portraits de jeunes Saoudiennes illustrant l’évolution du rôle des femmes ; Logoligi Logarithm de El Anatsui, un labyrinthe monumental de capsules recyclées évoquant la consommation et le colonialisme ; Saudi Futurism d’Armin Linke et Ahmed Mater, retraçant les mutations industrielles et urbaines du Royaume ou encore In Lieu of What Was d’Alia Farid, qui questionnait la politique de l’eau dans la région.

Cette troisième mouture de 2026, intitulée Interludes and Transitions ( في الحِلّ والترحال ) cherche à prolonger et à radicaliser cette orientation d’un pays « majeur » quant à l’art contemporain. Selon les organisateurs, la Biennale envisage le monde comme une multitude de processions. Son titre s’inspire d’une expression familière évoquant les cycles de campements et de voyages des communautés nomades de la péninsule arabique, suggérant ainsi un lien et une continuité au sein d’un mouvement perpétuel. La Biennale propose de repenser le monde en mouvement intense, à travers des processions qui entremêlent les êtres humains aux courants planétaires, multi-espèces, spirituels et technologiques.
Cette fois et de cette façon, l’événement opère un geste plus risqué en esquissant un cadre théorique régional capable de penser des dynamiques mondiales. En gros, il ne s’agit plus seulement de relayer des discours dominants, mais d’affirmer une alternative.
Plus de 65 artistes participeront à cette édition pour laquelle le studio de design Formafantasma a signé la scénographie. Plus de 20 nouvelles œuvres ont été commandées spécialement afin de mettre en lumière la continuité et la résilience en ces temps incertains.
Le commissariat et la direction artistique sont assurés par deux femmes et deux hommes, Nora Razian, Mai Makki, Sabih Ahmed et Maan Abu Taleb. L’un d’eux en particulier retient l’attention pour sa prise de position, qui a aucun doute été pesée et pensée pour servir (comme l’a dit un observateur) de vaccin discursif protégeant la Biennale contre l’accusation de pure instrumentalisation. Il s’agit de Sabih Ahmed, qui, de l’intérieur même, a été autorisé à critiquer la manière dont l’Arabie saoudite construit son paysage culturel en s’appuyant sur des cabinets de conseil et des logiques managériales pour lesquels l’art est traité comme un secteur industrialisé piloté par indicateurs de performance et consultants internationaux.
Ainsi donc, tout va bien et nous autres ʿAjam pouvons allez, rassurés, les yeux presque fermés dans ce pays qui, reconnaissons-le, sait ce qu’il veut en plus de savoir le bien faire. Nous pouvons même considérer cette troisième édition de la Biennale d’art contemporain de Diriyah comme un véritable laboratoire du capitalisme culturel. À suivre donc.
Je voudrais, pour finir, citer un extrait des Mu’allaquāt, ces célébrissimes et magnifiques poésies préislamiques qui, selon la tradition, étaient suspendues (d’où leur nom) à la Mecque :
[…]
Tu peux louer en moi des qualités que tu n’ignores pas. Mon caractère est doux et facile avec quiconque est juste à mon égard.
Mais si l’on veut m’opprimer, je deviens moi-même un dur oppresseur ; j’abreuve mon ennemi d’humiliations plus amères que les sucs de la coloquinte.
[…]





