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C’est sur les flancs de la colline de Chaillot où, au printemps, j’aime mener mes pas. Sur ces hauteurs, on respire un air particulier, celui d’une lointaine époque parisienne, entre Gustave Moreau, Baudelaire, Mallarmé et l’Art Déco vaincu par le design industriel (La Fée Électricité, l’architecture raisonnée, etc.). Entre 1888 et 1937 pour être précis.
Ici se trouvent les trois seuls édifices de l’Exposition Internationale de 1937 qui devaient être préservés : trois palais — Iéna, Tokyo, Chaillot — venus tenir compagnie à celui de la duchesse de Galliera, qui n’habita jamais le sien. L’histoire est connue. Celle qui adorait la France avait voulu faire don de sa fabuleuse collection d’œuvres d’art en même temps qu’un lieu qu’elle ferait édifier et qui l’abriterait. Las ! Une erreur notariale et l’atmosphère politique délétère de l’époque seront cause que Maria Brignole Sale léguera ses œuvres à Gênes et que ce sera la ville de Paris plutôt que l’État qui deviendra propriétaire du bâtiment après sa mort en 1888. Mais qu’importe, le destin fait bien les choses, et les Moires, que les dieux chargent de filer, dérouler et couper les fils de toutes existences, feront que ce Palais néo-Renaissance deviendra celui de la mode et du costume.
C’est vers lui que mes pas m’ont mené dernièrement, à mi-chemin entre la Seine et le Trocadéro, face au Palais de Tokyo, que le boulevard du Président Wilson sépare aimablement sous le regard auguste de la tour douairière dont la silhouette désuète se détache à quelques encablures de l’autre côté du fleuve.
Chaque fois que je me rends ici (deux ou trois fois l’an), j’ai l’impression de marcher dans la poussière irisée d’une mémoire morte. En franchissant le pavillon d’entrée, il m’arrive alors d’imaginer qu’est gravée quelque part la raison d’être du lieu : « Ci-git la mémoire des corps disparus. » Il me semble en effet que je vais rejoindre dans la pénombre le cortège d’une veillée funèbre en l’honneur de ceux et celles qui ont autrefois habité ses habits, robes, manteaux, gilets ; qui ont porté ces parures délicates.
Il y a une dizaine d’années, j’ai visité une exposition consacrée à la garde-robe de la comtesse Greffulhe, une figure emblématique de la Belle Époque, réputée pour sa distinction suprême, sa beauté, son amour des arts et des lettres. Elle fut également l’un des modèles du personnage d’Oriane de Guermantes dans « La Recherche du temps perdu ». Comme on le sait, Proust s’est inspiré du journal des frères Goncourt pour écrire sur les personnages de cette fin du XIXe. Plusieurs fois, la comtesse y est décrite ; une femme à « la sveltesse de personne longuette qui donne quelque chose d’une apparition ».
Proust est encore un jeune étudiant à la faculté de droit lorsque le JOURNAL à la date du 11 mai 1892 note ceci :
« Dans la soirée, je vais faire une visite à la comtesse Greffulhe, qui m’a prié ce soir où elle est seule de venir causer de neuf à onze heures, voulant m’écrit-elle me présenter au buste de Houdon dont elle vient d’hériter. Dans le crêpe un peu décolleté, elle est charmante et sa plainte d’avoir passé toute sa jeunesse dans le deuil n’est pas bien sérieuse.
Le buste de la DIANE, jusqu’au-dessous des seins jusqu’à la naissance de la taille, ce buste à la coiffure en croissant, aux coins de la bouche, dédaigneusement tombants, est d’un modèle délicieusement humain et dans un beau marbre blanc qui a comme une patine chaude. Et voici la comtesse, ouvrant un immense carton et me faisant comparer le buste avec les photographies de la statue en pied de l’Hermitage que lui ont envoyé les grands-ducs de Russie, statue exécutée en 1780 et qui est bien certainement une répétition agrandie du buste portant la date de 1778, - statue d’une réalité un peu trop matérielle pour une divinité et dont les photographies nous montrent indiquée la fente de pêche de ses parties naturelles.
[…]
Et la causerie va à la commode. Aux hortensias et au vers de Montesquiou-Fezensac, à son livre dont un exemplaire est sur la table, à l’ennui que lui a causé le livre d’Huysmans ; A REBOURS, et qui le faisait appeler dans la société : Des Esseintes.Puis, passant à mon JOURNAL, elle m’attaque gentiment sur mon horreur du progrès dans les choses. Me parlant de la vie magique, surnaturelle, que lui a faite le téléphone. : « Tenez, dit-elle, il y a une heure, je causais à Londres avec un Anglais pour une affaire que j’ai là-bas… Quand vous êtes entré, je m’entretenais à Bruxelles avec ma sœur, lui disant que je vous attendais… Et déjà dans la journée, j’avais arrangé un mariage et un divorce… Hier, j’étais fatiguée ; Je m’étais couchée de bonne heure, mais ne dormant pas, je me suis mis à causer avec un monsieur dont j’aime l’esprit., ... Mais un monsieur que les convenances m’empêchent de recevoir fréquemment… N’est-ce pas ? dit-elle en riant. C’est singulier pour une femme dans son lit de causer avec un monsieur qui est peut-être dans le même cas… Et vous savez, si le mari arrive, on jette le machin sous le lit et il ne voit que du feu. »
Ne retrouve-t-on pas dans ces lignes un peu de ce qu’on lira plus tard chez Proust ?

Cette exposition de 2016 fut l’une de rares qui m’aient transporté en totalité dans l’imaginaire littéraire avec une concordance presque parfaite de temps et de lieu. À deux pas de Galliera, se trouve en effet la rue Lapérouse ; c’est là qu’habitait Odette de Crécy, devenue madame Swann, puis Odette de Forcheville… (les amateurs du livre s’y retrouveront).
Mais revenons à cette nouvelle exposition : « La mode du XVIIIe siècle. Un héritage fantasmé » : et, comme pour qu’on sache de quoi il s’agit, c’est un portrait d’Utica Queen qui a été choisi pour l’affiche et la couverture du catalogue.
Bien sûr, le fantasme en question s’est aussi illustré dans les bals costumés du XIXe ou du début de XXe, dans les salons et les intérieurs de la Belle Époque. L’exposition nous propose d’ailleurs de beaux spécimens. Néanmoins, on retient la lippe de la reine Utica que l’on voit dans les couloirs du métro et sur les bus parisiens.
La perruque en « pouf », les bijoux en cascade, les corsets et corps à baleine, bref, toute la panoplie de l’esthétique Drag ne suffisent pas, selon moi, à justifier à ce point l’emprunt au XVIIIe siècle. Imaginer Marie-Antoinette comme figure de l’altérité (n’est-elle pas l’étrangère, « l’Autrichienne », la victime d’une légende noire ?) pour invoquer l’expérience queer est un peu extravagant et pour être franc, je suis plutôt satisfait que cette approche thématique soit reléguée en fin de parcours, tant elle me semble un tantinet putassière.
Je précise que je ne refuse pas le concept de la réappropriation, quelle qu’elle soit ! Je sais tout ce que cette époque de l’Ancien Régime peut suggérer dans l’imaginaire collectif comme excès de raffinements, de plaisirs débridés et de théâtralisation du corps. Tout cela justifie-t-il l’ironie un peu cynique, le kitsch acidulé, le clin d’œil à faux cil ? Vraiment je ne crois pas. Watteau est autrement délicat que Sofia Coppola quand il s’agit de montrer la sensualité féminité libérée, voir la débauche de raffinement. Sade et Laclos, que l’on prend trop souvent comme exemple, n’étaient pas des naturalistes ni les meilleurs témoins (ou en tout cas les seuls) du moment.
Sans avoir le moins du monde l’esprit réactionnaire, je crois que, pour Galliera, se pencher sur la mode du XVIIIe comme source d’inspiration d’une pop culture est un peu creux, d’autant que les quelques exemples exposés (des photos pour la plupart), censés nous instruire en la matière, sont plutôt indigents. Le sujet eût nécessité une plus grande part et une meilleure distribution des rôles. On a ainsi l’impression que le vieux palais s’essaie au dévergondage comme une jeune fille de bonne famille qui veut s’encanailler le temps d’un après-midi pour se donner des émotions auxquelles elle n’est pas habituée.

Il est cependant possible que l’institution se soit laissée séduire par le chant des sirènes du marketing (la cérémonie d’ouverture des J.O. de Paris est encore dans les mémoires). Ainsi, le glamour burlesque, les plaisirs décadents et la raillerie goguenarde seraient propres à notre société désabusée, qui, tout en se considérant comme plus avancée qu’aucune autre, est néanmoins obligée de constater que l’individu n’est pas forcément plus épanoui.
Cette espèce de course en avant vers une conscience pseudo-subversive n’est ni définitive ni nouvelle, autrement dit, elle ne vaut pas grand-chose à quelques exemples près. Le rapprochement avec ce que Heinrich Heine appelait le « Robert macairanisme » en évoquant le cynisme de la société parisienne du temps de la Monarchie de Juillet, son état d’esprit cynique, égoïste et persifleur est pertinent, me semble-t-il. Le poète prenait comme exemple le personnage joué par Frederick Lemaître dans la pièce de théâtre l’Auberge des Adrets pour dénoncer une modernité où tout n’est en réalité que posture (et imposture).
Cela dit, en quoi tout cela serait-il inconciliable avec le Palais Galliera et sa programmation ?
Eh bien, en rien ! Si ce n’est que le principe de ce musée s’oppose à la prise directe avec le temps présent, même si les commissaires nous expliquent que le « patrimoine vestimentaire n’est pas un fait, mais une construction permanente ». Certainement, mais ils devraient aussi savoir que les lumières de l’actualité (ou les feux de la rampe, si l’on veut) ne sont pas forcément de bonnes choses pour un patrimoine qui se constitue essentiellement dans l’obscurité. Chaque exposition est en effet comme le réveil d’une longue nuit — une nuit d’au moins quatre ans —, parce que les tissus fragiles ne peuvent être longtemps à la lumière. Ainsi, Galliera est moins un lieu de monstration qu’un gardien temporel dont la mission est de « mettre une création en lumière pendant quelques mois pour la conserver pendant des siècles », sous-entendu : à l’abri de ladite lumière.
C’est la raison pour laquelle l’impression de pénétrer dans une mémoire éteinte est aussi forte lorsqu’on visite ce lieu, et tous ces fantômes sans chair dont ne subsistent que les atours sont alors d’autant plus impressionnants. Le plus étrange c’est qu’après les quelques minutes ou quelques heures que l’on passe en leur compagnie dans la pénombre, on en sort toujours éblouie. Et ce n’est pas la différence de luminosité qui en est la cause, mais l’observation de chaque détail des habits, broderies, tissus, accessoires. On a l’impression d’avoir eu sous les yeux la résolution effective de l’esprit créateur, autrement dit, on voit exactement et sans détour le chemin qui relie son âme à sa main. Je peux l’affirmer. Quelles que soient les expositions que je visite, je ne me sens jamais aussi près d’une pensée créatrice que lorsque je me balade au Palais Galliera.
C’est assez rafraîchissant…

La mode du 18e siècle. Un héritage fantasmé
(jusqu’au 12 juillet 2026)
Tisser, broder, sublimer. Les savoir-faire de la mode
(jusqu’au 18 octobre 2026 (trois parties)
Palais Galliera
10 av. Pierre 1er de Serbie 75116 Paris



