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Dans l’immense accumulation de spectacles qu’est aujourd’hui notre monde, comment peut-on encore regarder sans méfiance une image que l’on nous présente ? Tout n’est-il pas que trucage, manipulation et simulacre ? Plus personne aujourd’hui ne croit par exemple à l’objectivité de la photographe et à sa fidélité au réel, et pourtant l’iconomanie reste l’une des valeurs les plus sûres de nos sociétés.
Certains spécialistes attribuent cette étrangeté à ce que l’individu manipule dans son quotidien plus facilement des données que des outils, avec pour conséquence le déplacement du centre de gravité de l’objet vers l’image symbole d’informations dématérialisées et même désincarnées.
On peut ainsi comprendre comment les premiers photographes ont pu être considérés comme de véritables nécromanciens capables de capter et de fixer dans le temps « un peu plus » que le simple visage des gens. Ce médium s’avéra idéal pour immortaliser les défunts sur leur lit de mort, ou mieux encore pour les installer dans une vivante éternité au milieu de la famille dans des mises en scène élaborées.
Une science qui était capable d’un tel prodige pouvait-elle aller encore plus loin ? Science et superstition ont toujours fait bon ménage et à cet égard, la photographie offrait les meilleures conditions, il n’est donc pas étonnant que certains aient voulu en profiter. Ce fut le cas de William Mumler dont l’ascension et le déclin à la fin du XIXe siècle l’ont placé au cœur d’un débat sur la religion, la fraude et, bien sûr, la réalité matérielle de nos âmes immortelles.
L’époque était particulièrement propice aux croyances diverses et les États-Unis, qui connurent en quelques dizaines d’années une évolution en accéléré, furent une terre tout à fait propice. La photographie y connut un essor considérable en accompagnant les bouleversements de la société. Lors de la guerre de Sécession, nombreux étaient ceux qui cherchèrent le réconfort dans l’atelier du photographe en reproduisant l’image d’un proche ; vivants et morts étant alors réunis. C’est précisément ce que fit William Mumler : faire revenir les morts (leur esprit en tout cas) pour les faire poser avec les vivants. Et pas n’importe lesquels ! Abraham Lincoln lui-même est venu poser ses mains sur les épaules de sa veuve…
Mumler avait commencé comme graveur s’amusant à faire de la photographie. En 1860, lors d’un autoportrait, il découvrit sur le tirage (c’est lui qui le dit) « une fille faite de lumière » qu’il identifia comme la silhouette spectrale de sa cousine décédée. Il fit circuler la photographie qui fit la joie de la communauté spiritualiste de la ville, où les séances de spiritisme et de mesmérisme étaient particulièrement nombreuses. On attribua aussitôt au photographe les mêmes dons que ceux des voyants et des médiums, on parla de lui dans des journaux et la rumeur se répandant, la spirit photography de Mumler devient une activité lucrative. Il étendit même son activité à un service de vente par correspondance : « envoyez une description de l’esprit que vous espérez voir, plus sept dollars et cinquante cents ».
Les sceptiques finirent tout de même à être plus nombreux que les convaincus et il déménagea à New York en 1868. L’année suivante, il fut enfin formellement accusé de fraude et de vol. Le procès fit la une des journaux du monde entier parce que ce n’était pas qu’une simple question de culpabilité ou d’innocence, c’était une véritable dispute quant à une vision spiritualiste du monde. Le procès vit défiler quantité de personnalités. De nombreux témoins louèrent les pouvoirs de Mumler et autant le traitèrent d’escroc ou le ridiculisèrent. C’est finalement le fameux Barnum, l’homme d’affaires et entrepreneur du monde du spectacle (« prince des mystificateurs » comme il se décrit lui-même, et pour qui « tout mensonge est acceptable, dès lors que le public a le sentiment d’en avoir pour son argent ») qui sauva Mumler. Son hésitation sur ce qui avait prévalu entre voir et croire lui fit obtenir l’acquittement. L’homme retourna à Boston et, grâce à sa notoriété, continua plus ou moins son activité. C’est à cette époque, vers 1870, que Mary Todd Lincoln se fit portraiturer avec le fantôme de son président de mari…
Peter Manseau, romancier, historien, conservateur et fondateur du Centre pour la compréhension de la religion dans l’histoire américaine du Smithsonian National Museum of American History a publié en 2018 un passionnant ouvrage sur William Mumler et toute cette période du début de la photographie aux USA. Il y raconte comment la photographie a pu susciter l’espoir qu’un processus scientifique encore inexploré révèle quelque chose sur la nature humaine et ses limites. Ou plus crûment, comment ce médium, qui transcende le temps et l’espace, pouvait-il montrer une voie pour subjuguer la mort ?
Peter Manseau, « The Apparitionists: A Tale of Phantoms, Fraud, Photography, and the Man Who Captured Lincoln's Ghost »




