Écouter le post ( voix générée par IA)
On connaît Liverpool. Tout le monde connaît Liverpool, ne serait-ce que pour les Beatles et pour son football. Quand on pense à cette ville, il a forcément des images qui nous viennent à l’esprit, même si on peut avoir du mal à la placer correctement sur une carte, et c’est plutôt dommage parce que son emplacement explique presque tout.
RIEN N’AURA EU LIEU QUE LE LIEU peut on lire dans l’énigmatique poème de Mallarmé où il est question de dés et de hasard. Je trouve que ça va très bien à cette ville, mais aussi plus généralement à la biennale d’art de Liverpool. Dans le poème, les variations de typographies et de positionnement des mots sur la page proposent différents niveaux de lecture avec plusieurs couches sémantiques. Tout est compliqué et tout à un sens. Tout peut être lu simplement ou difficilement. C’est peut-être ce genre d’effet polyphonique que les organisateurs de la Biennale ont voulu reproduire depuis ses débuts (en 1999). Ils n’ont en effet pas cessé de montrer un monde à plusieurs lectures, compliqué ou simple, accueillant ou inhospitalier, divisé, plus divers qu’il ne l’est ou semble l’être, et souvent dans l’intention de le réinventer de fond en comble. Une nouvelle fois, Liverpool s’avère être l’endroit idéal pour qui veut éradiquer le monde d’hier et faire table rase d’un passé — voire d’un présent — jugé encombrant. Il faut se méfier toutefois de ne pas trop user de la mauvaise conscience des peuples et des lieux. La précédente édition de 2023 fut pour cette raison assez désastreuse, la commissaire Khanyisile Mbongwa ayant pratiquement accusé Liverpool de racisme irréformable.
De toute façon, la ville ne l’avait pas attendue pour battre sa coulpe. Elle sait parfaitement ce qu’elle a pu représenter. Riche grâce à son commerce maritime, cette cité qui a été l’une des plus importantes et des plus fortunées de l’Empire avait en partie fait sa prospérité avec le commerce triangulaire. Plus d’un million trois cent mille esclaves ont ainsi transité par son port entre 1699 et 1862. On imagine que ce n’est pas une mémoire facile à assumer, mais Liverpool l’a fait néanmoins.
L’âge d’or de celle qu’on appelait la « New York de l’Europe » et d’où partaient les paquebots de la Cunard Line ou de la White Star Line (propriétaire du Titanic) se voit encore aujourd’hui dans ses bâtiments et sa pierre. C’est d’ailleurs cette pierre qui a inspiré Marie-Anne McQuay quand il s’est agi de choisir un thème et un titre pour cette 13e édition : « BEDROCK », que l’on peut traduire par roche-mère, fondement, fondation, socle (y compris ce qui compose les valeurs communes d’une société) :
Le titre est né d’une promenade dans la ville et de l’observation du grès qui constitue le socle littéral de Liverpool, visible dans les trottoirs, les murs, les tunnels et la base du Old Dock, où le temps géologique et l’Empire se rencontrent. J’ai étendu l’idée à des fondements métaphoriques : l’Empire qui a façonné Liverpool, mais aussi la résilience et la force civiques dont la ville fait preuve aujourd’hui. Les artistes explorent leurs propres « fondements » : la famille (choisie ou non), la culture, le patrimoine, souvent teintés de perte, mais aussi de joie.
Ce fondement et cette résilience dont elle parle sont incontestablement émotionnels et culturels. Ils sont propres à la ville et à ses habitants qui sont passés de l’opulence à la misère, de la fierté à la honte, honte d’être riche et honte d’être pauvre. Ce fut une lente agonie si bien que, dans les années quatre-vingt, la ville était quasiment en cessation de paiement, les industries fermaient les unes après les autres, le taux de chômage était le plus important du pays. Les émeutes de Toxteth sont encore dans les mémoires, comme la catastrophe d’Hillsborough durant laquelle 97 supporters du Liverpool FC périrent lors d’une demi-finale de football à Sheffield. Il faut dire que ce sport est presque une religion à Liverpool, comme « le son de Merseyside » et la musique des Beatles, les enfants du pays. L’art fait aussi un peu parti de son ADN. Désignée capitale européenne de la culture en 2008, Liverpool avait déjà de belles références. Le Bluecoat (le centre d’art de Liverpool qui est aussi le plus vieux bâtiment de la ville) avait en effet exposé Claude Monet dès 1908 ainsi que Matisse, Picasso et Cézanne en 1911.
Comme d’habitude, cette 13e édition de la Biennale de Liverpool est liée à un thème spécifique à la ville, on l'a vu, il s’agit du grès, qui compose son sol. Depuis la première édition, les organisateurs se sont souvent concentrés sur des thèmes consensuels, comme les dilemmes des échanges entre peuples, avec plus ou moins une vocation réparatrice envers les diversités et les minorités. En 2002, il s’agissait de raconter les difficultés de maîtriser un environnement social et matériel face aux institutions. Pour 2004, il s’agissait d’imaginer un « colonialisme inversé », un retour vers une ville malade, « l’art fonctionnant alors comme un soin palliatif ». Il y eut ensuite les utopies, les dystopies, le « toucher » considérés du point de vue d’une « performance de vérité », le renversement des conventions et des représentations remplacées par de nouveaux protocoles censés montrer la possibilité de substitution ou d’altérité. Les éditions de 2016 et 2018 furent plus littéraires, entraînant les spectateurs dans des récits de voyages à travers l’histoire et le temps (le passé, le présent et le futur) avant de convoquer la poésie de Schiller pour savoir comment se plaindre d’un monde en pleine tourmente afin de reconsidérer le passé et promouvoir un « nouveau sens de la beauté, partageable de manière plus équitable ».
Après le COVID, la Biennale devint plus terre à terre et même organique, « The Stomach and the Port » (« L’Estomac et le Port ») ne manquait pas en effet d’ambition. On sait comment fut reçue l’édition de 2023 et peut-être est-ce la raison du choix de Marie-Anne McQuay pour celle de 2025. Elle habite la ville et a été responsable pendant sept ans du programme au Bluecoat. Elle a également été commissaire invitée pour le Pays de Galles à Venise en 2019 et est directrice des projets chez Arts&Heritage, une organisation caritative nationale qui encourage les collaborations entre les artistes, les communautés, les musées et les sites patrimoniaux. Autrement dit, cette année, la Biennale ne devrait pas faire trop de vague… Parmi les trente artistes qu’elle a choisis pour cette treizième édition, elle en a déjà exposé certains et plusieurs œuvres ne sont pas inédites. Nous verrons cela les jours prochains.
Pour finir, je souhaite tout de même faire remarquer la disproportion quant à la représentation de genre pour cette 13e édition. Il y a 22 artistes femmes pour 8 hommes. Il ne faut pas y voir de la malice de ma part, mais, puisque l’organisation et l’administration de cette imposante machine qu’est la Biennale de Liverpool est elle-même dans cette même disposition : 17 femmes pour 5 hommes, je ne peux pas m’empêcher de m’interroger sur la possibilité qu’il puisse y avoir des affinités de genre. J’aurais bien aimé le savoir. Pour continuer avec les statistiques, voici les pays de provenance des artistes : Australie, Canada, Chypre, Congo, Érythrée, Espagne, Grèce, Haïti, Hollande, Irlande, Jamaïque, Japon, Jordanie, Inde, Liban, Norvège, Panama, Ouganda, Pérou, Pologne, Royaume-Uni, Serbie, Singapour, Taiwan, Taiwan, USA, Venezuela.
La liste complète des artistes et collectifs participants :
Amber Akaunu, Mounira Al Solh, Nour Bishouty, Imagina Caceres, Widline Cadet, Chih Chung Chang, Kara Chin, DARCH, Cevdet Erek, Nandan Ghiya, Anna Gonzalez Noguchi, Antonio Jose Guzman et Iva Jankovic, Sheila Hicks, Leasho Johnson, Christine Sun Kim, Linda Lamignan, Maria Loizidou, Amy Claire Mills, Petros Moris, Ana Navas, Hadassa Ngamba, Isabel Nolan, Katarzyna Perlak, Dawit L. Petros, Elizabeth Price, Alice Rekab, Odur Ronald, Karen Tam, Jennifer Tee, Fred Wilson





